J’ai déjà parlé du comte de Pont Saint-Maurice, qui avait été gouverneur de M. le duc de Chartres. Il avait, à cette époque, environ cinquante ans, la plus belle figure, l’air le plus majestueux ; rien n’était plus noble que son ton et ses manières, et malgré une profonde ignorance, sa conversation n’était point sans agrément. Madame de Pont, sa femme, veuve d’un riche financier (M. Mazade), l’avait épousé par amour ; elle était fort belle encore, mais sa figure était insipide et manquait de noblesse ; M. et madame de Pont offraient un parfait tableau de l’amour conjugal, et jusque dans les plus petits détails de la vie, ils étaient tellement inséparables qu’ils se plaçaient toujours à côté l’un de l’autre, et même dans les repas de la plus grande cérémonie. Le comte de Pont avait un talent véritablement unique pour jouer la comédie. Je crois déjà avoir parlé de son étonnante perfection dans le rôle du Misanthrope.

Le chevalier de Durfort avait peu d’esprit, mais de l’instruction, des manières fort nobles, et avec les femmes une galanterie de fort bon goût ; aussi avait-il beaucoup de succès auprès d’elles.

Le comte de Thiars, frère du comte de Bissy, passait pour être l’homme le plus aimable de la société. Malgré une laideur remarquable, il avait inspiré des passions célèbres ; il n’avait qu’une sorte d’esprit, celui de la conversation, et c’est assez pour le monde ; il faisait de mauvaises chansons de société, dont les vers manquaient souvent de mesure et de rimes ; c’est encore assez pour charmer quelques femmes. Il avait composé un détestable petit roman qu’il eut la prudence de ne jamais publier.

M. de Thiars ne m’a jamais pardonné de n’avoir pas admiré et prôné cet ouvrage. Au reste, M. de Thiars était en effet, dans la société, piquant, amusant, d’une gaieté douce, spirituelle, et en tout fort aimable.

Le comte de Shomberg avait beaucoup d’esprit et d’instruction, et un caractère très loyal ; quoiqu’il ne fût pas laid, il avait dans sa figure, dans son ton et dans sa conversation, quelque chose de fade, et je ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le rendaient désagréable ; il savait des millions de vers, et il les déclamait ridiculement. Ma tante eut la fantaisie de jouer Zaïre, ce qui s’exécuta à Bagnolet, dans une maison que M. le duc d’Orléans y avait alors. M. de Shomberg se chargea du rôle d’Orosmane, et certainement on ne reverra jamais un tel Orosmane. Ma tante joua pitoyablement Zaïre, ce qui était bien excusable avec un semblable Orosmane. Nous l’avions trouvé très mauvais aux répétitions, mais il se surpassa à la représentation. Il était admirateur passionné de Voltaire. Il se vantait d’être athée, et, ainsi que Hobbes, il avait une peur invincible des revenants. Dès qu’il rencontrait un enterrement, ou que quelqu’un de sa connaissance mourait, il faisait coucher son valet de chambre pendant cinq ou six jours à côté de son lit. Ce fut lui qui eut avec M. Lefort, un officier de son régiment, ce fameux duel où tous les deux, à genoux sur un manteau, tirèrent en même temps un coup de pistolet. M. Lefort fut tué raide ; M. de Shomberg, qui ne fut pas effleuré, paya toute sa vie une pension à sa veuve, et l’éducation de ses enfants. Il n’aimait que la société des femmes ; n’ayant jamais eu de succès personnel auprès d’elles, il prit le parti de se contenter du rôle de confident. Il avait une manière si affectueuse de prendre part à tous leurs intérêts particuliers, de quelque genre qu’ils fussent, qu’il se rendait véritablement nécessaire ; d’ailleurs, soit par système, soit par bonhomie, il savait persuader qu’il croyait tout ce qu’on lui disait, et qu’il ne soupçonnait jamais l’exagération, les réticences et l’artifice. Au milieu de tout cela, il avait toujours pour une de ses amies une passion malheureuse qu’il ne déclarait jamais, que l’on voyait clairement, et dont on lui savait gré.

Le comte de Valencey, frère du marquis d’Estampes, et parent de M. de Genlis, était aussi attaché au Palais-Royal. Il avait un caractère plein de douceur et de bonté, qui donnait un agrément infini à sa société. Personne, à la Comédie-Française, ne jouait mieux que lui les rôles d’amoureux, dans les pièces de Marivaux. M. le comte de Blot, mari de la dame d’honneur, était, sans exception, l’homme le plus borné qu’on ait jamais vu dans le monde. Voulant plaire à M. le duc de Chartres, il mêlait à sa pédanterie une extrême prétention à la gaieté. Son ton sérieux, et la lourdeur de ses plaisanteries lui donnaient une sorte d’originalité très comique ; on s’amusait de ses ridicules, et il était persuadé qu’il avait le plus grand succès aux petits soupers du Palais-Royal.

Le comte d’Osmont, spirituel, naturel et distrait, était aimé de tout le monde.

M. le vicomte de Latour-du-Pin avait l’esprit orné, de la franchise, de la gaieté, un caractère obligeant, des talents agréables ; il jouait à merveille les proverbes et la comédie.

Le vicomte de Clermont avait alors une jolie figure que gâtaient un peu quelques tics désagréables. Il lisait beaucoup, mais il avait le malheur de tout confondre, et de joindre à la manie de faire des citations l’inconvénient de les faire presque toujours fausses.

Le baron de Poudens, premier maître-d’hôtel, était un excellent homme. Étranger à toutes les inimitiés, il a passé quarante ans au Palais-Royal sans se douter qu’il y ait eu dans tout cet espace de temps une seule tracasserie. Il était persuadé que nous y vivions tous dans la plus parfaite union, et que cette cour était composée, sans exception, des meilleures gens du monde.