M. des Choisi questionna sa femme ; elle avoua tout en présence de l’hôtesse, qui fut toujours persuadée de la véracité du premier récit, fait par une dame si jeune et si naïve.
La comtesse de Polignac, fille de la comtesse de Rumin, était, après moi, la plus jeune des dames de madame la duchesse de Chartres : elle était veuve depuis deux ans. La comtesse de Polignac n’était pas jolie, mais l’extrême petitesse de sa taille, un pied imperceptible, de petites mains charmantes, une physionomie agréable et quelque chose d’enfantin dans ses manières donnaient à toute sa personne de la grâce et de la gentillesse.
Il y avait encore au Palais-Royal quelques dames qui avaient été attachées à la feue duchesse d’Orléans ; elles avaient conservé leurs logements, et elles venaient souvent dîner et souper chez la jeune princesse. L’une de ces dames était madame la marquise de Barbantane, de l’âge de madame de Blot, et l’une de ses amies intimes. Elle avait été dame de la feue duchesse, et depuis gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres. La jeune princesse ne fut remise qu’à quinze ans entre ses mains, elle y resta jusqu’à son entrée dans le monde, qui fut deux ou trois ans après mon arrivée au Palais-Royal. On disait que madame de Barbantane avait eu une jolie figure, il ne lui en restait rien à cette époque ; elle avait le nez d’un rouge éclatant, une tournure commune, et un maintien sec et affecté. Elle se déclara mon ennemie dès notre première entrevue, elle l’a toujours été depuis ; ainsi je ne dirai rien de son caractère, je dois à cet égard me récuser. La vieille marquise de Polignac, dont le visage ressemblait parfaitement à celui d’un singe, était vive, naturelle, spirituelle et piquante. Elle connaissait parfaitement le monde, elle savait qu’il tolère, sans les tourner jamais en ridicule, les torts et les travers des gens d’esprit qui ont de l’audace et qui conservent un maintien assuré dans les situations embarrassantes : un homme de beaucoup d’esprit, M. de Valence, me disait un jour : — Avec de l’audace, de l’esprit et certaines phrases d’un effet sûr, on mène le monde.
Madame la comtesse de Rochambault, autre vieille dame, gouvernante des enfants des princes de la maison dans leur première enfance, était déjà fort âgée, mais elle avait la plus belle vieillesse que j’aie vue. C’était la récompense d’une vie sage, pure, irréprochable ; elle avait une piété sincère, et une gaieté charmante et toujours égale ; sa mémoire était inépuisable en anecdotes courtes et plaisantes. Je ne l’ai jamais entendue en répéter une, à moins qu’elle ne lui fût redemandée. Incapable, par caractère et par principes, de faire une méchanceté, elle était aussi bonne qu’aimable.
La vieille comtesse de Montauban, mère de madame de Clermont, était aussi une bonne personne, mais qui n’avait de remarquable qu’une gourmandise et une distraction plaisantes. Elle ne manquait pas d’esprit, elle était même auteur ; elle avait fait imprimer un conte oriental de sa composition, insipide production, mais qui cependant n’était point ridicule. Elle était très joueuse. Un jour, en jouant au pharaon, elle fit ce qu’on appelle un paroli de campagne, c’est-à-dire mal à propos à son avantage. Le banquier le remarqua et lui en fit avec politesse l’observation ; elle répondit sans s’émouvoir : — Cela peut être, mais c’est un empressement bien pardonnable à un ponte. Une autre fois, un gros joueur, debout derrière elle, passa le bras par dessus son épaule pour prendre une énorme quantité de louis qu’il venait de gagner ; en retirant le bras il en laissa tomber la moitié dans le dos de madame de Montauban, qui se retourna en lui disant : — Eh quoi ! monsieur, me prenez-vous pour une Danaé ? Elle se releva pour se secouer, et faire retomber cette pluie d’or ; le joueur prétendit qu’elle faisait le gros dos, pour qu’il ne pût avoir qu’une partie de la somme. Madame de Montauban, fatiguée, se remit au pharaon, en disant fort judicieusement que l’on donnait vingt-quatre heures pour payer les dettes du jeu ; en se déshabillant, elle retrouva quelques louis qui furent ponctuellement renvoyés.
J’ai maintenant à peindre les hommes du Palais-Royal, et je dois commencer par le prince.
M. le duc de Chartres était alors dans tout l’éclat de sa première jeunesse, avec un visage déjà gâté, et par le sang qu’il avait reçu de sa mère, et par une vie licencieuse ; l’ensemble de sa figure était noble, leste, et d’une grande élégance. Son gouverneur, le comte de Pont Saint-Maurice, ne s’était attaché qu’à trois choses : à lui donner de la politesse, des manières agréables, et un bon ton ; il avait laissé le soin du reste aux autres instituteurs. Ces derniers eussent été fort capables de donner au jeune prince une solide instruction ; mais le gouverneur faisait si peu de cas de la culture de l’esprit, que le prince, qui s’en aperçut de bonne heure, trouva fort commode d’adopter cette indifférence. M. de Foncemagne, de l’Académie française, homme de lettres fort distingué, fut son sous-gouverneur ; l’abbé Alary, ecclésiastique vertueux, instruit et spirituel, fut son précepteur. Ces deux instituteurs exhortèrent en vain à l’application leur élève, et se plaignirent inutilement au gouverneur de son indolence. M. de Pont, satisfait de son ton et de ses manières, laissa trop voir qu’il mettait fort peu de prix à tout le reste. M. de Foncemagne et l’abbé Alary ne donnaient des leçons que pour la forme, voyant bien qu’elles n’étaient d’aucune utilité, et le prince n’apprit rien. Il ne manquait néanmoins ni d’esprit, ni de mémoire et d’intelligence, et il annonçait des inclinations bienfaisantes ; en voici un trait que m’a conté M. de Foncemagne. Le prince était dans sa quinzième année, et déjà il recevait en audience, le matin, les hommes qui sortaient de celle de M. le duc d’Orléans. Dans ce nombre se trouvaient des officiers de tous grades des régiments des deux princes. M. le duc de Chartres en remarqua un qui l’intéressa par sa belle physionomie et son air mélancolique. On lui dit qu’il était d’une extrême pauvreté, parce qu’il se refusait tout pour faire subsister sa mère et ses deux sœurs, qui n’avaient que lui pour appui. Après ce récit, M. le duc de Chartres amassa deux mois de ses menus-plaisirs sans en rien dépenser, ce qui lui fit quarante louis ; mais il était fort embarrassé de la manière dont il les donnerait, lorsqu’il reçut des dragées de baptême : alors il fit des cornets de dragées, dans l’un desquels il mit les quarante louis, et lorsque le pauvre officier vint à son audience, le jeune prince dit en plaisantant qu’ayant reçu des dragées il en voulait distribuer des cornets à tout le monde, ce qu’il fit. Le pauvre officier trouva le sien si lourd qu’il fit un mouvement de surprise ; le jeune prince, par un signe, lui imposa silence ; mais, sorti du Palais-Royal, sa reconnaissance fut plus indiscrète que sa surprise ; il conta cette histoire, qui fut généralement sue.
Lorsque l’éducation du jeune prince fut terminée, M. le duc d’Orléans, loin de donner à son fils des amis vertueux, l’encouragea à se lier intimement avec les jeunes gens les plus étourdis et les plus dissipés de la cour, le chevalier de Coigny, messieurs de Fitz-James, de Conflans, etc. Cependant le jeune prince distingua de lui-même un homme sage et raisonnable plus âgé que lui de quatorze ans ; c’était le chevalier de Durfort, attaché au Palais-Royal. M. le duc de Chartres s’attacha sincèrement à lui ; c’est le seul homme qu’il ait véritablement aimé, quoique le chevalier n’ait jamais voulu être de ses parties clandestines.
En entrant dans le monde à dix-sept ans, M. le duc de Chartres fut extrêmement frappé de l’affection et de la pruderie des dames du Palais-Royal qui formaient la société de son père, et pour déjouer cet étalage de sentiments exagérés, il s’amusa à soutenir les thèses opposées : il affecta l’insensibilité, l’insouciance et la légèreté dans les choses où il est le moins permis d’en avoir. Cette espèce de contrariété devint une pernicieuse habitude, qui peu à peu altéra la justesse de son esprit et la bonté naturelle de son cœur. Comme il mettait dans ses discussions beaucoup de politesse, de finesse et de gaieté, les rieurs étaient toujours de son côté ; la secte sentimentale, souvent déconcertée, prit beaucoup d’humeur et de dépit contre lui ; elle se vengea en décriant son cœur, et porta ainsi les premières atteintes à sa réputation. Il fut bientôt reçu dans le monde que M. le duc de Chartres avec de l’esprit, de la grâce, un ton parfait, et des manières agréables et nobles, avait l’âme la plus insensible et la plus dure, ce qui n’était nullement. On lui prêta beaucoup de torts imaginaires, on le calomnia ; il le sut, et au lieu de chercher à ramener l’opinion, il prit le funeste parti de la mépriser et de la braver.
Voici quels étaient les autres hommes du Palais-Royal.