A l’imitation de madame de Maintenon, qui regardant avec raison toute espèce de titre au-dessous d’elle, n’en voulut plus après avoir épousé Louis XIV, ma tante rejeta le titre de marquise qu’elle avait toujours porté ; elle ordonna dans sa maison, et elle pria ses amis de ne plus l’appeler que madame de Montesson tout court. M. le duc d’Orléans, persuadé par elle qu’il y avait de la dignité à ne point cacher ce qui était, la fit traiter en princesse par tous ses chambellans. M. le duc de Chartres apprit bientôt la vérité ; sa colère fut extrême, il eut une explication avec M. le duc d’Orléans, il montra beaucoup d’indignation et de ressentiment, M. le duc d’Orléans se fâcha : ils furent quinze jours sans se voir.

M. le duc de Chartres avait déclaré qu’il ne mettrait jamais les pieds chez madame de Montesson ; néanmoins il y retourna, il y soupa deux ou trois fois dans l’hiver, ce qui a continué tous les ans. Cette conduite était indulgente et convenable ; mais elle ne satisfit nullement ma tante. Elle aigrit de plus en plus son père contre lui. Les plus funestes préventions prises contre ce malheureux prince ont été données par elle.

Bientôt après, le mariage de M. le duc de Chartres avec la fille du duc de Penthièvre fut décidé.

Madame de Montesson, par un motif particulier qui ne se rapportait qu’à elle, désirait extrêmement que j’entrasse au Palais-Royal, et elle n’avait nul besoin d’employer son crédit pour cela ; M. le duc d’Orléans le désirait personnellement ; je lui plaisais, et il pensait que je ne serais pas tout à fait inutile à l’agrément des longs voyages de Villers-Cotterets. D’ailleurs, j’avais beaucoup de droit pour prétendre à une place auprès de madame la duchesse de Chartres ; la réputation de légèreté et de galanterie de M. le duc de Chartres avait donné à M. le duc de Penthièvre le plus grand éloignement pour cette alliance. M. de Puisieux, avec beaucoup de zèle et de persévérance, parvint à le décider. M. le duc d’Orléans reconnaissait hautement lui devoir cette obligation. Ma tante me dit qu’il ne tiendrait qu’à moi d’avoir une place de dame au Palais-Royal si je la demandais.

Je trouvais la duchesse de Chartres charmante de figure et de caractère, car on n’a jamais vu de jeune princesse plus naturellement obligeante et d’une bonté plus parfaite. Je confiai à madame de Puisieux, à qui je n’en avais jamais parlé, tout ce qu’on m’avait dit à ce sujet ; je lui détaillai tous les avantages de cette place quand on avait des enfants : des régiments dont les princes disposaient, et qui étaient toujours donnés aux enfants ou aux gendres des dames ; leurs propres places qu’elles pouvaient céder à leurs filles ou à leurs brus, la protection des princes, etc. Madame de Puisieux m’écouta attentivement ; elle fut combattue par deux idées : l’une, de notre séparation, et l’autre des succès brillants qu’elle se figurait que je devais avoir dans une cour célèbre par sa magnificence, son bon goût et son éclat. Quoiqu’elle eût été jadis la plus charmante personne de la cour, par son esprit et par sa rare beauté, je suis bien sûre qu’elle n’avait jamais eu pour elle la vanité qu’elle avait pour moi ; elle y sacrifia, dans cette occasion, son bonheur et le mien !

Je pourrais dire que je ne fus déterminée que par l’intérêt de mes enfants, que cette résolution me coûta et qu’elle fut un sacrifice maternel : il est certain que je comptais pour beaucoup les avantages brillants que j’en pouvais retirer pour l’établissement de mes enfants, mais quand je n’aurais point eu d’enfants, j’aurais désiré cette place.

J’avais pour madame de Puisieux une affection véritablement filiale. Malgré la peine extrême qu’elle éprouvait à se séparer de moi, elle engagea M. de Genlis à faire la démarche nécessaire pour cette place, qui était de la demander à M. le duc d’Orléans. M. de Genlis ne s’en souciait pas, et il déclara qu’il ne consentirait à me laisser entrer au Palais-Royal, que s’il y était attaché lui-même. Il demanda et obtint la place de capitaine des gardes de M. le duc de Chartres ; c’était une des premières places de la maison ; elle valait six mille francs ; j’eus en même temps celle de dame, qui en valait quatre. Au fond de l’âme, j’étais charmée d’entrer dans cette cour brillante, dont le bon air et l’élégance m’avaient séduite ; je portais au Palais-Royal une réputation irréprochable, et j’allais commencer une nouvelle carrière. J’y voyais confusément beaucoup d’écueils et de dangers ; mais j’y voyais de l’éclat…, et je me laissais entraîner par la vanité, par la curiosité et par la présomption. Enfin le jour où je devais entrer au Palais-Royal arriva.

Comme mon logement n’était point encore prêt, je logeai d’abord dans ce qu’on appelait les petits appartements de M. le Régent. Ils avaient encore les mêmes décorations ; tous les panneaux et l’alcôve de la chambre à coucher étaient en glaces, avec des baguettes dorées ; ils étaient au bout de la grande galerie, au premier, et ils avaient un petit escalier dérobé et une petite porte qui donnait sur la rue de Richelieu : ce fut par là que j’y entrai. En tournant dans cette rue, mon cocher, voulant couper un fiacre, passa sur une borne. La secousse fut très violente ; je crus que nous versions et que nous allions être fracassés, et je m’écriai : — Grand Dieu ! quel présage ! mais j’en fus quitte pour la peur. J’entrai dans cet appartement, que je n’avais jamais vu, avec une tristesse et un serrement de cœur inexprimables. Je m’assis dans la chambre, et toutes ces glaces, toute cette magnificence de boudoir me déplurent à l’excès.

La société du Palais-Royal était alors la plus brillante et la plus spirituelle de Paris.

Il y avait en femmes madame de Blot, dame d’honneur de la princesse. Elle n’était plus jeune, mais elle avait encore une grande élégance par sa jolie taille et sa manière de se mettre. Il y avait en elle deux personnes fort différentes : quand elle se trouvait dans l’intérieur d’une petite société, et sans prétentions, elle était gaie, rieuse, naturelle et fort aimable ; quand elle voulait paraître et briller, elle devenait affectée, elle dissertait au lieu de causer, elle soutenait des thèses fort ennuyeuses sur la sensibilité et l’élévation des sentiments. Si l’avarice pouvait laisser quelque grandeur dans le caractère, madame de Blot aurait pensé noblement ; mais j’ai connu peu de personnes plus intéressées et plus ambitieuses ; enfin, elle attachait la plus grande importance aux manières, au bon ton et à la politesse. Mes autres compagnes étaient madame la vicomtesse de Clermont-Gallerande, auparavant comtesse des Choisi, remariée nouvellement en secondes noces. Elle avait fort mal vécu avec son premier mari, tué à la bataille de Minden ; elle était, à sa mort, fort jeune et fort belle ; elle n’avait point de fortune ; M. de Clermont, chambellan de M. le duc d’Orléans, l’épousa par amour, malgré ses parents, et surtout parce que M. le duc d’Orléans le voulait. Madame des Choisi était belle encore, mais peu agréable et surtout trop grasse. Je n’ai jamais connu de femme plus humoriste et plus capricieuse. Quoiqu’elle eût peu d’esprit, elle avait quelquefois des saillies originales et plaisantes ; il y avait en elle du naturel, de la singularité, quelque chose de piquant ; elle contait quelquefois très agréablement. Elle fut mariée très jeune à M. des Choisi, qui était beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’extérieur, dit-on, avait quelque chose de repoussant et de rébarbatif ; madame des Choisi contait de lui, et d’une manière très plaisante, plusieurs anecdotes, entre autres celle-ci : mariée depuis dix-huit mois, elle entrait dans sa seizième année lorsque M. des Choisi, qui venait d’acheter une terre à cinquante lieues de Paris, voulut y aller passer huit mois et y emmener sa femme avec lui ; madame des Choisi qui n’avait jamais quitté le Palais-Royal, fut au désespoir d’aller se confiner dans un vieux château ; elle regarda ce voyage comme l’acte du plus barbare et du plus intolérable despotisme ; montée en voiture, elle essuya ses pleurs et n’osa plus se plaindre, car M. des Choisi, disait-elle, avec son mouchoir cramoisi noué autour de sa tête (c’était son costume de voyage), avait une figure si terrible et lui lançait des regards si foudroyants, que l’effroi qu’il lui inspirait lui fit presque oublier ses douleurs. Au milieu de la première journée on passa dans une ville dont M. des Choisi, qui était curieux, voulut aller voir les monuments ; il proposa à sa femme de le suivre. Elle répondit qu’elle était déjà si fatiguée, qu’elle n’avait besoin que d’un peu de repos : il la déposa à l’auberge de la poste. Lorsqu’elle fut seule dans une chambre, elle se livra, sans contrainte, à toute l’impétuosité de son chagrin ; un demi-quart d’heure après l’hôtesse survint pour lui offrir quelques rafraîchissements, et elle fut étrangement surprise, en voyant cette jeune dame gémissante et baignée de larmes ; elle l’interrogea ; et madame des Choisi imagina de lui faire croire qu’elle était enlevée par un vilain Turc, qui la conduisait dans son sérail à Constantinople. L’hôtesse fut également épouvantée et touchée de ce récit : — Cela ne m’étonne pas ! s’écria-t-elle ; ce Turc ne se gêne pas ; car il n’a même pas quitté son turban, qui nous à paru si singulier. Elle proposa de s’adresser aux magistrats, et de faire arrêter ce méchant Turc ; madame des Choisi s’y opposa, en disant qu’elle était résignée à son sort. L’hôtesse insista ; madame des Choisi, afin de se débarrasser d’elle, lui demanda un quart d’heure pour faire ses réflexions, assurant que le Turc ne reviendrait que dans trois heures. L’hôtesse alla répandre l’alarme dans toute la maison ; et les servantes et les valets jurèrent qu’ils ne souffriraient pas que le Turc emmenât la jeune dame pour en faire une « hérétique païenne ». M. des Choisi revint quelques instants après ; on lui déclara nettement qu’il n’enlèverait pas la jeune personne, que l’hôtesse et toute sa maison la prenaient sous leur protection, et qu’il pouvait retourner tout seul en Turquie. M. des Choisi appela ses deux domestiques ; et, comme le tumulte rendait toute explication impossible, on se disposait à combattre, lorsque madame des Choisi, qui avait entendu tout le bruit, parut inopinément, en conjurant l’hôtesse et les domestiques de mettre bas les armes. On obéit d’autant plus promptement, que le couteau de chasse tiré de M. des Choisi, son air intrépide, et celui de ses deux domestiques avaient déjà fort ébranlé le courage des assaillants.