Le marquis du Châtelet, et sa femme, étaient aussi de ce voyage. La marquise du Châtelet était l’une des plus estimables personnes de la cour, et l’on peut dire la même chose de son mari. Monsieur et madame de la Vaupalière passèrent aussi à Villers-Cotterets tout le temps que nous y séjournâmes. Sans la passion du jeu, M. de la Vaupalière aurait été fort aimable. Il aurait dégoûté nos romantiques de la rêverie ; il était excessivement rêveur, mais il ne rêvait qu’au jeu. Sa femme était charmante, quoiqu’elle eût plus de quarante ans ; elle avait des grâces qui ne vieillissent point, du naturel, de la naïveté dans l’esprit, de l’originalité, et le caractère le plus égal et le plus aimable.
Je connus là tout l’avantage d’avoir pour mentor une personne qui a un véritable désir de faire valoir celle qu’elle mène dans le monde. J’eus beaucoup de succès, non pas seulement pour la harpe, le chant et les proverbes, mais on loua mon esprit, ma conversation (qui pourtant étaient fort ordinaires). Quand je voulais le soir, suivant ma coutume, me retirer à onze heures, on me retenait de force ; on relevait avec éloge ce que je disais, on en citait des traits le lendemain, et le plus souvent ces prétendus bons mots n’en valaient pas la peine. Je devais tous ces succès à madame de Puisieux, et à M. le duc d’Orléans, qui ne tarissait pas sur les récits de mes gentillesses. On eut peine à nous laisser partir au bout de douze jours. J’avais beaucoup parlé de ma tante à M. le duc d’Orléans, en nous promenant à Villers-Cotterets. Une lettre qui lui apprit qu’elle reviendrait sous trois semaines, le réchauffa pour elle et il reprit sa passion, de peur d’être boudé. En quittant Villers-Cotterets nous allâmes à Sillery.
Nous retournâmes à Paris dans les derniers jours d’octobre. Ma tante était de retour de Barèges : les eaux l’avaient guérie. Ma tante me parla avec autant de confiance que son caractère lui permettait d’en avoir. M. le duc d’Orléans lui offrait de l’épouser secrètement ; ma tante lui montra une délicatesse dont je fus la dupe quelque temps, mais qui n’était au fond qu’une combinaison et un calcul d’ambition. Elle déclara avec emphase à M. le duc d’Orléans qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement du prince son fils, le duc de Chartres. M. le duc d’Orléans aimait son fils autant qu’un homme d’une faiblesse excessive peut aimer. Il lui confia sur-le-champ son secret, en lui vantant extrêmement la grandeur d’âme de madame de Montesson. Il n’était encore question que d’un mariage très secret. M. le duc de Chartres n’aimait pas madame de Montesson. Elle avait avec lui, pour lui plaire, des accès de gaieté, des rires éclatants et des manières enfantines et caressantes qu’il appelait des mièvreries ridicules. Ce prince avait le défaut de prendre dans une véritable aversion, non ce qui méritait l’indignation et le mépris, mais ce qui manquait de grâce, de goût ; et ce qui lui paraissait ridicule. Il répondit avec respect, mais froidement, à M. le duc d’Orléans, qu’un fils n’avait point de consentement à donner à un père. Ma tante se décida à lui parler ; elle lui fit une scène de tendresse qui embarrassa beaucoup M. le duc de Chartres ; et comme elle persistait toujours à lui demander son consentement, M. le duc de Chartres lui répondit qu’il le donnerait de bon cœur, s’il était sûr que la résolution de son père fût véritablement inébranlable, ce que le temps seul pouvait lui prouver. Ma tante s’écria qu’elle désirait aussi une longue épreuve et proposa deux ans. M. le duc de Chartres approuva de très bonne grâce et se retira en lui disant qu’il la priait de lui faire connaître par écrit la décision de M. le duc d’Orléans.
Madame de Montesson affecta d’être parfaitement contente de M. le duc de Chartres ; elle confia à plusieurs personnes qu’il consentait à son mariage avec M. le duc d’Orléans, mais elle ne parla point de la condition imposée. Quand tout ceci fut bien arrangé, elle ne perdit pas de temps pour faire une nouvelle déclaration à M. le duc d’Orléans ; lui annonça qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement par écrit du roi. En ceci ma tante eut raison, un mariage clandestin est véritablement honteux quand ce n’est pas l’amour qui le forme.
Monsieur le dauphin (depuis l’infortuné Louis XVI) venait de se marier, on parlait du mariage de Monsieur, et M. de Puisieux demanda au roi pour moi la promesse d’une place de dame auprès de la future Madame. Le roi le promit, le maréchal d’Étrée en remercia publiquement le roi, et j’en reçus des compliments. Madame de Montesson prit ce prétexte pour se faire présenter à la cour, où elle n’avait jamais été, quoique sa naissance lui en donnât le droit. J’allai à la présentation de ma tante, et je m’amusai beaucoup ce jour-là, parce que c’était justement celui de la présentation de madame du Barri. Nous la rencontrâmes partout, elle était mise magnifiquement et de bon goût. Au jour sa figure était passée et des taches de rousseur gâtaient son teint. Son maintien était d’une effronterie révoltante : ses traits n’étaient pas beaux, mais elle avait des cheveux blonds d’une couleur charmante, de jolies dents et une physionomie agréable. Elle avait beaucoup d’éclat à la lumière. Le soir au jeu nous arrivâmes quelques minutes avant elle. Quand elle entra toutes les femmes qui étaient contre la porte se jetèrent les unes contre les autres du côté opposé, pour ne pas se trouver assises près d’elle ; de sorte qu’il y eut entre elle et la dernière femme du cercle l’intervalle de quatre ou cinq pliants vides. Elle vit avec le plus grand sang-froid ce mouvement si marqué ; rien n’altéra son imperturbable effronterie.
Mais revenons à ma tante et à M. le duc d’Orléans ; ce dernier ne voyait rien de pressé dans la démarche qu’il devait faire auprès du roi ; mais ma tante lui dit qu’il fallait toujours avoir ce consentement dans son portefeuille. Au moment de faire la démarche, M. le duc d’Orléans assura que le roi recevrait mal cette demande, et qu’il ferait un refus positif. Madame de Montesson soutint le contraire. Le roi refusa d’abord et fort sèchement ; M. le duc d’Orléans insista avec tant de chaleur, qu’enfin, après un long tête-à-tête, il obtint le consentement par écrit, sous la condition que ma tante ne changerait point de nom, ne s’attribuerait aucune espèce de prérogative de princesse du sang, ne déclarerait point son mariage, et ne paraîtrait jamais à la cour.
M. le duc d’Orléans revint tout triomphant à Paris ; nous l’attendions avec une extrême impatience. Enfin, il arriva ; sa physionomie annonçait un éclatant succès ; ma tante avait elle-même proposé les conditions, cependant je vis qu’elle en était choquée.
Ma tante fut rêveuse et préoccupée toute cette journée.
M. le duc d’Orléans prit l’humeur de madame de Montesson pour de la sensibilité et rien ne troubla sa satisfaction.
Après de rapides réflexions, ma tante dit à M. le duc d’Orléans que l’écrit du roi n’était rien, si l’on différait à en profiter, que Louis XIV s’était rétracté pour Mademoiselle de Montpensier, que l’on avait plus à craindre encore pour un si long délai. M. le duc d’Orléans montra de justes craintes du mécontentement de son fils ; ma tante répondit que l’on prendrait toutes les précautions nécessaires pour lui cacher ce secret, et enfin il fut décidé que le mariage secret se ferait sur-le-champ. On montra à l’archevêque le consentement du roi, et ce fut lui, qui, à minuit, leur donna secrètement, dans sa chapelle, la bénédiction nuptiale. Les témoins furent le vicomte de La Tour du Pin et M. de Damas, chambellans de M. le duc d’Orléans. Le secret leur fut demandé ; ils le gardèrent trois semaines, et n’en convinrent ensuite que parce que la vanité de madame de Montesson le confia à plusieurs personnes, et en outre le trahit de mille manières.