Nous partîmes pour Vincennes ; nous y passâmes dix jours chez ma grand’tante, mademoiselle Dessaleux, qui, depuis la mort de ma grand’mère, avait obtenu dans le château un grand et magnifique logement. M. le duc d’Orléans vint voir ma tante à Vincennes ; je crois que M. le duc d’Orléans, depuis la mort de M. de Montesson, craignait les desseins de ma tante. N’ayant personne à Vincennes à qui elle pût parler, elle me prit enfin pour sa confidente, mais à sa manière, en voulant me tromper sur mille choses. Je la connaissais, et je ne fus sa dupe en rien. Quand une fois on a la clef des caractères artificieux on les devine plus facilement que les autres. Ma tante m’assurait qu’elle était dépourvue de toute ambition, qu’elle ne faisait cas que du repos et de l’indépendance ; qu’étant jeune, ayant une existence agréable dans le monde, et quarante mille livres de rentes, si elle faisait, avec son caractère, la folie de se remarier, tous les sacrifices seraient de son côté, qu’elle ne ferait qu’au plus grand sentiment, ou pour arracher au désespoir un être estimable, dont elle aurait parfaitement éprouvé la constance. Il me resta de toutes ces phrases la certitude que ma tante avait la ferme résolution de tout tenter, de tout faire pour épouser M. le duc d’Orléans. — On me suppose des projets que je suis incapable de former, disait-elle, je prouverai que je n’ai nulle envie de le séduire, je le livrerai à lui-même, je vais aller à Barèges.
En prenant cette décision, ma tante imagina que M. le duc d’Orléans ne pourrait supporter son absence, et que cette épreuve lui ferait connaître qu’il lui était impossible de se passer d’elle.
C’était une chose plaisante que la manière dont ma tante causait avec moi de toute cette affaire. Elle ne me trouvait pas dépourvue d’esprit, elle ne remarquait que l’espèce d’enfantillage que j’avais naturellement, ma simplicité à quelques égards, ma figure plus jeune que mon âge, ma timidité dans le grand monde, ma gaieté folle quand j’étais à mon aise, ma peur des revenants, et elle ne voyait en moi qu’une jolie enfant, une Agnès un peu façonnée par le monde. Nous revînmes à Paris, d’où elle devait partir pour Barèges.
La simplicité que me trouvait ma tante l’engageait sans cesse à me rendre témoin des artifices les plus raffinés ou les plus puérils. Elle persuadait à M. le duc d’Orléans qu’elle ne dormait plus, ne mangeait plus. Il est vrai qu’elle ne se mettait plus à table ; mais, sans lui servir des repas en règle, on lui apportait à manger cinq ou six fois par jour. Un soir que j’étais chez elle, et que nous n’attendions point M. le duc d’Orléans, mademoiselle Legrand, sa femme de chambre, entra en tenant une grande écuelle de vermeil qui contenait une copieuse rôtie au vin. Ma tante, négligemment et d’un air dégoûté, prit l’écuelle sur ses genoux, et, par un effort de raison, elle se mit à manger la rôtie, dont il ne restait plus que le tiers lorsqu’on entendit un carrosse entrer dans la cour. Je me précipite à la fenêtre, et j’annonce M. le duc d’Orléans. Aussitôt ma tante sonne. Mademoiselle Legrand arrive en disant que M. le duc d’Orléans la suit. Ma tante ne songe qu’à se débarrasser promptement des débris de la rôtie au vin ; elle ordonne de l’emporter ; ensuite, pensant qu’on va rencontrer M. le duc d’Orléans, elle rappelle mademoiselle Legrand, et lui dit de mettre la fatale écuelle avec son couvercle, sous son lit. On obéit. Au même instant, les deux battants de la porte s’ouvrent, et M. le duc d’Orléans paraît. Il sentit l’odeur du vin, et ma tante convint qu’elle en avait pris une petite cuillerée. Son air exténué et languissant, durant cette visite, me donna plusieurs fois des envies de rire que j’eus de la peine à réprimer.
Ma tante voulut me garder dans sa maison jusqu’à son départ pour Barèges. Elle me donna l’appartement de M. de Montesson, en me disant que ma femme de chambre aurait un lit de sangle posé à côté du mien. Nous étions aux premiers jours d’avril ; M. de Genlis venait de partir pour son régiment. Nous revînmes de Vincennes à la nuit. Ma tante voulut sur-le-champ m’installer dans mon logement, qui était au rez-de-chaussée ; elle me demanda si j’avais peur d’y entrer. J’assurai que non ; et, pour prouver ma bravoure, je dis qu’on n’avait qu’à me suivre, et que j’entrerais la première et sans lumière. Je fis mettre derrière moi le valet de chambre, qui portait deux bougies, et je m’avançai hardiment dans l’antichambre ouverte ; mais, à peine y eus-je mis le pied, que je fis un saut en arrière en poussant un cri perçant ; je venais de sentir bien distinctement une grande main froide et décharnée s’appliquer tout entière sur mon visage, en me repoussant avec force… Je tombai presque évanouie dans les bras de ma tante, qui fut très effrayée de l’état convulsif où j’étais. Elle vit bien qu’il m’était arrivé quelque chose de très singulier. Elle me questionna. Je répondis, en mots entrecoupés, qu’une main de squelette m’avait repoussée. Le valet de chambre entra avec les lumières, et il donna sur-le-champ l’explication du prétendu prodige. C’était un oranger desséché, dont une branche sèche et roide, s’étendant devant la porte, s’était trouvée à la hauteur de mon visage, et m’avait causé cette étrange frayeur. Cette branche faisait véritablement l’illusion d’une main de squelette. Tout le monde en essaya l’effet, et l’on convint que dans l’appartement d’un mort, et avec la peur des revenants, cette branche équivalait à la plus terrible apparition.
Ma tante partit pour Barèges, en me disant que M. le duc d’Orléans irait beaucoup me voir jusqu’au moment où madame de Puisieux m’emmènerait à Sillery ; elle ajouta qu’à l’âge qu’avait M. le duc d’Orléans, et avec l’attachement qu’on lui connaissait pour elle, je pouvais le recevoir sans inconvénient. Ma tante me recommanda expressément de lui parler beaucoup d’elle, et de lui rendre compte de nos entretiens dans nos lettres. Elle me répéta qu’elle désirait qu’il se guérît promptement de sa passion. Je lui demandai quel parti elle prendrait si cette passion était indomptable. — Ah ! dit-elle, qui peut le prévoir ?… Je sais seulement que ma destinée sera bouleversée. J’entendis ce que cela voulait dire, et je me promis de conter ce détail à M. le duc d’Orléans, car elle m’avait permis de lui dépeindre naïvement l’état de son cœur. Je désirais que tout cela réussît, d’abord parce qu’il m’était prouvé que ma tante le souhaitait passionnément, ensuite parce que je n’étais pas indifférente au plaisir d’avoir une tante mariée à un prince du sang.
M. le duc d’Orléans vint me voir le lendemain du départ de ma tante. Ne me connaissant que sur le rapport de ma tante, il me regardait comme une jeune personne naïve, agréable et spirituelle, mais incapable d’observer et de faire une réflexion. L’idée de ces tête-à-tête m’embarrassait un peu. M. le duc d’Orléans entra d’une manière qui me fit rire, il m’apportait une grande quantité de boîtes de sucre d’orge de Fontainebleau. Cette attention me mit de bonne humeur, et M. le duc d’Orléans s’amusa beaucoup de la vivacité de ma reconnaissance. Cependant, au bout d’un quart d’heure, il se ressouvint qu’il était affligé du départ de ma tante. Il m’en parla, mais je ne vis dans son cœur ni passion, ni même un véritable attachement. Sa visite ne dura que trois quarts d’heure ; il me dit, en me quittant, qu’il reviendrait le surlendemain. La seconde visite fut très animée ; nous parlâmes d’abord de ma tante, je vantai son attachement pour lui ; M. le duc d’Orléans m’écouta avec l’air tout étonné de m’entendre raisonner sérieusement. Il me dit fort tristement qu’il n’avait jamais été aimé pour lui-même. M. le duc d’Orléans me conta la manière dont il devint amoureux de ma tante, elle est plus singulière que romanesque. Il la trouvait charmante, me dit-il, mais ils étaient fort cérémonieusement ensemble ; loin d’en être amoureux, il était dans ce moment occupé d’une autre femme ; c’était au premier voyage qu’elle fit à Villers-Cotterets. Un jour, à la chasse du cerf dans la forêt, madame de Montesson était à cheval, M. le duc d’Orléans se trouva auprès d’elle dans un moment où la chasse allait tout de travers, et où l’autre femme qui suivait aussi la chasse à cheval, était assez loin dans une autre allée. Un des chasseurs proposa à M. le duc d’Orléans d’attendre là quelques minutes, pendant qu’il irait en avant prendre quelques informations sur le cerf et les chiens ; M. le duc d’Orléans y consentit, et il descendit de cheval avec ma tante, pour aller s’asseoir à quelques pas, à l’ombre, dans un endroit qui leur parut joli. M. le duc d’Orléans était fort gras, la chaleur était étouffante ; le prince, en nage et très fatigué, demanda la permission d’ôter son col ; il se met à l’aise, déboutonne son habit, souffle, respire avec tant de bonhomie, d’une manière et avec une figure qui paraissaient si plaisantes à ma tante, qu’elle fait un éclat de rire immodéré en l’appelant gros père, et ce fut, dit M. le duc d’Orléans, avec une telle gentillesse, que de ce moment elle lui gagna le cœur, et il en devint amoureux. Ce trait-là n’est pas du siècle de Louis XIV, mais le goût n’avait déjà plus la même noblesse et la même élégance.
Les lettres de M. le duc d’Orléans à ma tante, pendant son voyage en France, ne furent pas satisfaisantes. Ma tante ne pouvait cacher son dépit ; elle disait, en parlant de M. le duc d’Orléans : « cet homme léger », je ne pus m’empêcher de rire de cette expression, si impropre au moral ainsi qu’au physique. J’écrivis à ma tante pour lui dire qu’elle était toujours adorée, et en même temps pour l’exhorter à ne pas prolonger son absence. Elle suivit ce conseil.
Je reçus pendant plus d’un mois, avec assiduité, les visites de M. le duc d’Orléans. Durant ce temps, il y eut à la cour une fête, un grand bal masqué. M. le duc d’Orléans me demanda d’engager madame de Puisieux à m’y mener, et il m’y donna rendez-vous. J’y allai en domino paré, avec seulement un petit masque qui ne cachait que les yeux et le nez ; on appelait cela un loup. Madame de Puisieux mena avec moi madame de Saint-Chamand sa nièce, et le marquis de Bouzoles pour nous donner le bras. Nous nous établîmes sur une banquette, dans la salle où il y avait le moins de monde. Au bout d’une demi-heure, M. le duc d’Orléans, très masqué en domino noir, nous arriva : il n’était pas difficile à reconnaître dans ce déguisement ; il avait la forme d’une grosse tour. Il proposa de me mener dans les autres pièces, en promettant de me ramener dans une heure. Je me mis sous sa garde, et comme nous cheminions ensemble, un masque, en jetant les yeux sur lui, s’écria : — Laissez passer la cathédrale de Reims ; ce qui excita un rire général, et même celui de M. le duc d’Orléans, qui dit que cette ressemblance respectable était excellente dans une telle foule. En effet, nous traversâmes heureusement deux grandes pièces ; mais au milieu de la troisième, qui précédait celle où se trouvait la famille royale, on m’arracha subitement du bras de M. le duc d’Orléans. Je me trouvai poussée, ballottée, pressée ; mes pieds ne touchaient plus la terre. Ma frayeur était au comble, lorsque un domino bleu, très grand et très svelte, force tous les obstacles, se précipite vers moi, me saisit comme un mannequin, avec une impétuosité qui ressemblait à la fureur, me transporte dans la salle royale, où l’on était assez à l’aise. Enfin je reprends ma respiration ; je veux exprimer ma reconnaissance à mon libérateur, il me répond, et je reconnais le vicomte de Custines, le beau-frère de mon amie, arrivé depuis huit jours de la Corse.
Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je demandai à être reconduite auprès de madame de Puisieux, nous ne retournâmes point d’où nous venions ; l’on me fit passer d’un autre côté par des dégagements. Nous y trouvâmes une jolie femme que l’on rapportait blessée sans connaissance, comme d’un champ de bataille, de la foule horrible où nous avions passé. Cette pauvre jeune femme était tombée, on l’avait foulée aux pieds ; elle était dans un état pitoyable. On appela un chirurgien, et elle fut saignée dans les appartements mêmes. M. le duc d’Orléans partit pour Villers-Cotterets le 6 mai, et madame de Puisieux, quelques jours après, m’y mena pour y passer douze jours. Nous y trouvâmes beaucoup de monde, entre autres la marquise de Boufflers, mère du fameux chevalier de Boufflers : elle était spirituelle et piquante. Madame de Boisgelin, n’était ni l’un ni l’autre, ce qui, dans cette famille, avait l’air d’une distraction. Le comte de Maillebois était à ce voyage ; il passait pour avoir beaucoup d’esprit ; je ne m’en suis jamais aperçue. M. de Castries, depuis maréchal de France : j’aimais beaucoup ses manières et sa conversation. Le baron de Bezenval, que j’avais déjà rencontré mille fois dans le monde : il était de l’âge de M. le duc d’Orléans ; mais il avait encore une figure charmante et de grands succès auprès des femmes. D’une ignorance extrême, et hors d’état d’écrire passablement un billet, il n’avait précisément que l’esprit qu’il faut pour dire des riens avec grâce et légèreté.