Ma première entrevue avec Rousseau ne fait pas honneur à mon esprit, mais elle a quelque chose de singulier et de comique.

J.-J. Rousseau était à Paris depuis six mois, j’avais alors dix-huit ans. Quoique je n’eusse jamais lu une seule ligne de ses ouvrages, j’éprouvais un grand désir de voir un homme si célèbre, qui m’intéressait particulièrement comme auteur du Devin de village. Un jour M. de Sauvigny, qui voyait quelquefois Rousseau, me dit en confidence que M. de Genlis voulait me jouer un tour ; qu’un soir il m’amènerait l’acteur Préville déguisé en J.-J. Rousseau, et qu’il me le présenterait pour tel. Je fus trois semaines sans voir M. de Sauvigny, et au bout de ce temps il vint me dire, en présence de M. de Genlis, que Rousseau désirait extrêmement m’entendre jouer de la harpe, et que, si je voulais, il me l’amènerait le lendemain. Me croyant bien certaine que je ne verrais que Préville, j’attendis avec impatience l’heure du rendez-vous, imaginant qu’un crispin travesti en philosophe serait une chose très comique. On annonça Rousseau. J’avoue que rien au monde ne m’a paru si plaisant que sa figure, que je ne regardais que comme une mascarade. Son habit, ses bas couleur de marron, sa petite perruque ronde, tout ce costume et son maintien n’offraient à mes yeux que la scène de comédie la mieux jouée et la plus comique. L’on causa, d’une manière assez gaie. Mais de temps en temps j’éclatai de rire, et c’était avec tant de naturel et de si bon cœur, que cette surprenante gaieté ne déplut pas à Rousseau. Il dit de jolies choses sur la jeunesse en général. Je jouai de la harpe, je chantai quelques airs du Devin de village. Rousseau me regardait toujours en souriant, avec cette sorte de plaisir qu’inspire un enfantillage bien naturel ; et en nous quittant il promit de revenir le lendemain dîner avec nous. Quand il fut sorti, je cessai tout à fait de me contraindre et je me mis à rire à gorge déployée ; M. de Genlis, stupéfait, me considérait d’un air mécontent. « Je vois bien, lui dis-je, que vous êtes piqué : mais, comment pouviez-vous croire que je serais assez simple pour prendre Préville pour J.-J. Rousseau ? — Préville ! La tête vous a-t-elle tourné ? — J’avoue que Préville a été d’un naturel parfait ; mais je parie, qu’à l’exception du costume, il n’a pas du tout imité Rousseau. Il a représenté un bon vieillard, très aimable, et non Rousseau, qui certainement m’aurait trouvée fort extravagante, et se serait formalisé d’un semblable accueil. » A ces mots, M. de Genlis et M. de Sauvigny se mirent à rire et ma confusion fut extrême en apprenant que très véritablement je venais de recevoir J.-J. Rousseau de cette jolie manière. Cette conduite, si niaise et si inconsidérée, me valut les bonnes grâces de Rousseau. Il dit à M. de Sauvigny que j’étais la jeune personne la plus gaie et la plus dénuée de prétentions qu’il eût jamais rencontrée. En tout, il est certain que le naturel et la simplicité avaient pour lui un charme particulier. Il avait un sourire très agréable, plein de douceur et de finesse, il était communicatif et je lui trouvai beaucoup de gaieté. Il raisonnait supérieurement sur la musique.

Rousseau venait presque tous les jours dîner chez nous, et je n’avais remarqué en lui, durant cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice, lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet bizarre. Il aimait beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur de pelure d’oignon ; M. de Genlis lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu’il le recevait lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu’il lui ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles. Le lendemain matin M. de Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à tel point qu’il renvoya sur-le-champ le panier tout entier, avec un billet de trois lignes qui me parut fou, car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et un ressentiment implacable. M. de Genlis, confondu, demanda à M. de Sauvigny quelle raison Rousseau donnait de ce caprice ; M. de Sauvigny répondit qu’il disait qu’apparemment on croyait qu’il n’avait modestement demandé deux bouteilles que pour avoir un présent, que cette idée était injurieuse, etc. Je me flattai pourtant que ce singulier mouvement d’humeur se dissiperait promptement, et je sentis que tout ce que j’avais de mieux à faire était de n’avoir pas l’air de le remarquer. Je ne voulus pas faire la moindre démarche pour ramener un homme si injuste. Je ne l’ai jamais revu depuis. Deux ou trois ans après, sachant, par mademoiselle Thouin, du Jardin du Roi, dont il voyait souvent le frère, qu’il était fâché qu’il fallût des billets pour entrer dans les jardins de Monceaux, qu’il aimait particulièrement, j’obtins pour lui une clef du jardin, avec la permission d’aller s’y promener tous les jours et à toute heure, et je lui envoyai cette clef par mademoiselle Thouin. Il me fit remercier ; et j’en restai là.

Ma tante continuait à être malade, elle désolait M. le duc d’Orléans. En même temps, M. de Montesson se mourait. Tout annonçait le dénouement souhaité. Madame de Montesson me mena plusieurs fois souper chez madame la duchesse de Mazarin, la personne la plus malheureuse en beauté, en magnificence et en fêtes qu’on ait jamais vue dans le monde.

On disait que la fée Guignon Guignolant avait présidé à sa naissance ; elle était fraîche et très belle, et ne plaisait à personne. Elle avait des diamants superbes ; quand elle les portait, on disait qu’elle ressemblait à un lustre. Ses soupers étaient les meilleurs de Paris ; on s’en moquait, parce que les mets y étaient un peu déguisés. Elle était obligeante et polie, on prétendait qu’elle était méchante. Elle ne manquait pas d’esprit, et sans cesse elle faisait et disait les choses du monde les plus déplacées. Son faste était extrême, et elle avait la réputation d’être avare ; elle donnait les fêtes les plus magnifiques, et il s’y passait toujours quelque chose de ridicule. Un jour, dans le cours de l’hiver, elle conçut l’idée de donner, dans sa superbe maison de Paris, une fête champêtre. Elle rassemble un monde énorme dans son salon nouvellement décoré et rempli de glaces, dont la plupart, placées dans des espèces de niches, occupaient tout le lambris jusqu’au parquet. A l’extrémité de ce salon était un cabinet qu’on avait rempli de feuillages et de fleurs, et, en ouvrant une porte, on devait voir à travers un transparent un véritable troupeau de moutons bien blancs, bien savonnés, défiler dans ce bocage et conduits par une bergère, danseuse de l’Opéra. Tandis que l’on préparait cette scène, et que la compagnie dansait dans le salon, les moutons s’échappèrent, on ne sait comment, et, sans chien et sans bergère, se précipitèrent en tumulte dans le salon, dispersèrent les danseurs et furent donner de grands coups de tête dans les glaces ; les bonds, les bêlements du troupeau effarouché, le bruit qu’ils faisaient en fendant et brisant les glaces, les cris et la fuite des femmes, les éclats de rire des danseurs, formèrent une scène beaucoup plus amusante que n’aurait pu l’être la pastorale, dont cet accident priva l’assemblée. Pour moi je la trouvais une bonne femme, parce qu’elle était grasse et rieuse.

Il y avait à cette époque à la cour de fort jolies femmes, entre autres la comtesse Jules, depuis duchesse de Polignac. Cette dernière avait une vilaine taille, quoique parfaitement droite, mais petite, sans délicatesse et sans élégance ; son visage eût été sans défaut, si elle avait eu un front passable ; ce front était grand, d’une forme désagréable, et un peu brun, quoique le reste de son visage fût très blanc. Quand la mode s’établit de rabattre les cheveux presque jusqu’aux sourcils, le visage de la comtesse Jules devint véritablement enchanteur ; il y avait dans sa physionomie une candeur touchante, et en même temps de la finesse ; son regard et son sourire étaient célestes. Les portraits qui restent d’elle sont très enlaidis, et ne donnent même pas l’idée de ce délicieux visage. Elle était douce et bienveillante, ses manières étaient simples, et la faveur dont elle a joui n’a jamais rien changé à son extérieur. On disait qu’elle avait peu d’esprit ; pour moi, je ne la trouvais dans la société ni bornée ni même insipide. Madame la princesse de Monaco avait alors trente-deux ans ; elle était belle encore, surtout par la fraîcheur ; son visage était trop large, et ses traits aplatis.

Je crois que ce fut cette année que le roi de Danemark vint en France. J’allai presque à toutes les fêtes qu’on lui donna, et qui furent de la plus grande magnificence. Toutes les femmes y étaient couvertes de pierreries ; celles qui n’en avaient point en empruntèrent ou en louèrent à des joailliers. Je n’ai jamais vu réunis tant de diamants, surtout à la fête donnée par le duc de Villars, et à celle du Palais-Royal. A cette dernière il y avait plus de vingt femmes dont les robes en étaient garnies. Il arriva à ce sujet une singulière chose à madame de Berchini. Elle avait beaucoup de diamants, tous empruntés, et entre autres une énorme quantité de chatons. C’étaient des diamants, montés un à un, et détachés de manière qu’on les enfilait en dessous par la monture, et on en bordait des rubans, ou l’on en formait des colliers à plusieurs rangs, que l’on serrait contre le cou. En passant pour aller souper, placée au milieu d’une longue file de femmes, madame de Berchini étouffa de son mieux un malheureux éternuement qui fit casser son collier de chatons ; elle en rattrapa quelques-uns, mais la plus grande partie tomba à terre et fut balayée par les queues traînantes des robes et des dominos. Il n’y avait pas moyen de s’arrêter pour ramasser les chatons dispersés ; il fallait suivre la file à la tête de laquelle étaient le roi de Danemarck et M. le duc d’Orléans. La pauvre madame de Berchini, qui avait très peu de fortune, se désolait en pensant qu’elle serait obligée d’acheter des chatons pour remplacer ceux qu’elle avait perdus ; sa triste aventure fit le sujet de la conversation du souper. M. le duc d’Orléans lui promit de faire chercher de grand matin avec le plus grand soin. Le lendemain, à son réveil, un garçon d’appartement du Palais-Royal lui apporta tout ce qu’on avait trouvé de chatons dans la galerie, les trois antichambres et la salle à manger ; et madame de Berchini non seulement trouva son compte, mais de plus sept petits chatons que d’autres personnes avaient perdus, et qu’on n’a jamais réclamés.

Ma grand’mère mourut à la fin de l’hiver ; non seulement elle ne me laissa pas dans son testament la plus légère marque de souvenir, mais elle emporta au tombeau la légitime de ma mère !… M. de Montesson mourut très peu de temps après. C’était un homme de la plus monstrueuse grosseur qu’on ait jamais vu. Il m’a toujours paru un très bon homme ; ma tante en comptait plaisamment mille traits d’avarice, entre autres qu’à sa fête et au jour de l’an, sa seule galanterie était de lui avancer un quartier de sa pension. Au reste il avait une fort bonne maison ; il n’y était pas gênant, car il n’y paraissait que pour se mettre à table, ne parlait presque pas, disparaissait après le repas. Il donnait à ma tante quatre chevaux, dont elle disposait uniquement, et il lui laissait une entière et parfaite liberté. Il avait soixante-dix-huit ans, et quatre-vingt mille livres de rentes, quand ma tante, dans sa dix-neuvième année, le préféra à tout autre… Ma tante, pendant sa maladie, qui dura huit jours, lui rendit les plus grands soins, mais ils furent inutiles ; il avait quatre-vingt-dix ans ; il s’éteignit doucement, et avec beaucoup de religion.

Je vis la sœur de M. de Montesson. Elle avait alors soixante-douze ans ; elle avait dû avoir une jolie figure, elle était bien faite encore, ses traits étaient délicats, et elle avait une blancheur d’une pureté étonnante à cet âge. Elle n’avait jamais voulu se marier ; par une vocation sublime elle avait, dès l’âge de douze ans, consacré tout ce qu’elle possédait aux pauvres ; quand elle fut maîtresse de sa fortune, elle se trouva trente-six mille francs de rentes ; elle se réserva douze cents francs par an, et donna constamment le reste. Elle avait pour logement deux chambres, et au troisième étage ; et, pour tout domestique, une servante : elle ne sortait que pour aller à l’église, visiter des infortunés, des prisonniers et des malades. Elle allait communément à pied, et, quand il pleuvait, en chaise à porteurs de louage. Comme elle ne faisait jamais de visites de société, je ne la connaissais que de réputation ; ma tante m’en avait parlé mille fois avec la plus grande vénération. Pendant les huit jours de la maladie de son frère, elle passa toutes ses journées avec nous ; je ne me lassais point de la contempler. Elle était aimable, et je trouvais quelque chose de tendre dans son regard et dans ses manières ; elle vit que je l’aimais ; elle en parut touchée, elle me serrait la main, je baisais la sienne, j’aurais voulu baiser ses pieds. Je lui demandai un jour pourquoi elle ne s’était pas faite religieuse, elle me répondit : — C’est que j’aime les prisons. A propos de l’étonnement de ce qu’elle ne s’était pas enfermée pour sa vie, cette réponse me fit sourire, et m’attendrit. Je comprenais bien qu’elle avait voulu garder sa liberté pour aller consoler ceux qui en étaient privés, ou pour les délivrer.

Le soir de la nuit où M. de Montesson mourut, il parut si calme que ma tante et moi nous allâmes nous coucher à dix heures. Aussitôt que nous fûmes au lit ma tante très fatiguée s’endormit. Une espèce de terreur me tint éveillée ; chaque mouvement que j’entendais me faisait tressaillir. Enfin, à minuit trois quarts, la porte de la chambre s’ouvre, et nous voyons paraître M. de Genlis, qui sans aucune préparation déclare à ma tante qu’elle est veuve. En même temps il lui annonce que les héritiers de M. de Montesson avaient aposté tout près de la maison des gens de loi qui, avertis sur-le-champ par le Suisse, allaient venir pour mettre les scellés partout ; ma tante se lève à la hâte, passe une robe, et moi je reste dans le lit en entr’ouvrant le rideau afin de voir tout ce qui se passe. Le commissaire en grande robe noire arrive avec deux ou trois hommes, il met les scellés dans la chambre ; au moment où cela finissait, ma tante et M. de Genlis passent dans un salon voisin, ce qui commence à me causer un peu d’émotion, par l’appréhension de me trouver seule dans cette chambre ; tout à coup les adjoints du commissaire vont dans le cabinet et le commissaire lui-même se dispose gravement à les suivre, alors je perds la tête, je m’élance hors du lit, j’attrape le commissaire par sa robe en m’écriant : — Monsieur le commissaire, ne m’abandonnez pas. Au même instant, confuse de me trouver en chemise, je m’enveloppe parfaitement dans la longue queue du commissaire, qui me prit pour une folle. M. de Genlis, ma tante, tout le monde accourt, on ne peut s’empêcher de rire et même aux éclats ; jamais des scellés n’ont été posés aussi gaiement. On vint m’habiller dans le manteau du commissaire, dont je ne me séparai que lorsqu’on m’eut donné un jupon et une robe.