Le chevalier, né en Bourgogne, fut élevé dans un collège à Autun. Il avait douze ans, lorsque son père qui voulait l’envoyer à l’armée sous la conduite d’un de ses oncles, le fit venir dans son château. Le soir même après le souper on le conduisit dans une grande chambre où il devait coucher, on établit sur une espèce de trépied au milieu de la chambre une lampe allumée, et on le laissa seul. Il se déshabilla et se mit au lit sur-le-champ, en laissant brûler la lampe. Il n’avait nulle envie de dormir ; et, comme il avait à peine regardé sa chambre en y entrant, il se mit à la considérer. Ses yeux se portèrent sur la vieille tenture de tapisserie à personnages qui se trouvait vis-à-vis de lui ; le sujet en était bizarre ; elle représentait un temple dont les portes étaient fermées. Sur le haut de l’escalier de cet édifice était debout une espèce de pontife ou de grand-prêtre, vêtu d’une longue robe blanche ; il tenait d’une main une poignée de verges, et de l’autre une clef. Tout à coup le chevalier, qui regardait fixement cette figure, se frotta les yeux, croyant avoir un éblouissement, ensuite il regarde de nouveau, et la surprise et le saisissement le glacent et le rendent immobile !… Il voyait cette figure se mouvoir, et descendre gravement les marches de l’escalier !… Enfin, la voilà hors de la tapisserie et dans la chambre, qu’elle traverse ; elle arrive tout près du lit ; et s’adressant à ce pauvre enfant, pétrifié par la terreur, elle lui dit bien distinctement ces paroles : — Ces verges fustigeront un grand nombre ; quand tu les verras s’agiter, n’hésite pas à prendre la clef des champs que voilà… A ces mots la figure tourne le dos, s’éloigne, se rapproche de la tapisserie, remonte l’escalier et se remet à sa place. Le chevalier, baigné d’une sueur froide, fut pendant plus d’un quart d’heure tellement privé de force, qu’il était hors d’état d’appeler ; enfin on vint ; n’osant confier cette aventure à un domestique, il dit seulement qu’il se trouvait mal, et l’on resta auprès de lui tout le reste de la nuit. Le lendemain le comte de Jaucour son père, l’interrogeant sur ce qu’il avait eu la nuit, il conta sa vision. Au lieu de se moquer de lui, comme le chevalier s’y attendait, le comte l’écouta fort sérieusement, ensuite il dit : — Rien n’est plus extraordinaire, car mon père dans sa première jeunesse eut aussi dans cette même chambre, avec le même personnage représenté dans cette antique tapisserie, une scène fort étrange… Le chevalier aurait bien désiré savoir le détail de cette vision de son grand-père, mais le comte n’en voulut pas dire davantage, il ordonna même à son fils de ne lui en plus parler ; et le jour même le comte fit détendre toute cette tapisserie, qu’il fit brûler en sa présence dans la cour du château. Voilà cette fameuse histoire dans toute sa naïveté. Madame Radcliff eût été bien heureuse de la savoir, et je crois que le chevalier de Jaucour à l’époque de la Révolution se la rappela ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il prit la clef des champs, lorsqu’il vit les verges s’agiter. Il n’hésita pas à quitter la France.
Revenons à la société de ma tante ; sa meilleure amie, après madame de Gourgues, était la duchesse de Chaulnes, fille du duc de Chevreuse. Elle était jolie, mais elle manquait absolument d’esprit et de naturel, et elle avait mille prétentions ridicules. C’est la seule femme que j’aie connue dont on ait pu dire justement, comme de certains hommes, qu’elle avait de la fatuité. Il y en avait dans son maintien, dans ses manières, dans son ton et dans tous ses discours. Au reste, elle avait une très bonne conduite ; on l’avait mariée fort jeune à une espèce de fou, qui, le lendemain de son mariage disparut subitement pour aller en Égypte. Il y resta plusieurs années, et à son retour il ne voulut jamais revoir sa femme. Une autre amie de ma tante était la princesse de Chimay douairière, personne fort insignifiante, qui n’avait ni le mérite, ni l’élégante figure de l’autre princesse de Chimay, si intéressante par sa conduite, sa piété, ses vertus, et que nous avons vue depuis dame d’honneur de la reine. Les autres amies de ma tante étaient madame de la Massais, dont j’ai déjà parlé, et la marquise de Livri. Cette dernière était jeune, bonne et originale ; elle était si vive et si naturelle, qu’elle oubliait continuellement tous les usages du monde ; elle avait trente-quatre ou trente-cinq ans. Les femmes de cet âge portaient alors non des souliers, mais ce qu’on appelait des mules, c’est-à-dire des chaussures sans quartiers, qui ne renfermaient que le petit bout du pied, le tout porté sur de hauts talons, comme nous en avions toutes dans ce temps. Je n’ai jamais compris comment on pouvait marcher avec ces petites pantoufles. Un soir, chez madame de Livri, où je soupais avec ma tante, pour la première fois, et avec beaucoup de monde, madame de Livri eut une dispute avec le marquis d’Hautefeuille, qui était à l’autre bout de la chambre ; elle s’anima par degrés, et enfin à tel point, que, tout à coup, elle tira de son pied une de ses petites mules, et la lui jeta à la tête. C’était véritablement une pantoufle de Cendrillon, car elle avait le plus joli petit pied du monde. Rien ne m’a jamais causé plus de surprise ; cependant cette folie me la fit prendre en amitié ; je lui en ai vu faire mille de ce genre, qui m’ont toujours paru charmantes, parce qu’elles étaient parfaitement naturelles, et que cette femme, si peu mesurée dans ses discours et dans un cercle, ne ressemblait à aucune autre, et était aussi raisonnable et aussi sage dans toutes les choses essentielles, qu’elle l’était peu dans la société.
Ma tante voyait habituellement en hommes le comte de Chabot, dont j’ai déjà parlé ; le chevalier de Coigny, qu’on appelait « Mimi », je n’ai jamais su pourquoi ; il était fort à la mode, d’une assez jolie figure : on lui trouvait de l’esprit ; je l’ai beaucoup vu, et je ne l’ai jamais entendu causer ; mais dans chaque visite il laissait un mot bon ou mauvais, que l’on citait toujours ; ce mot dit, il ne parlait plus ; il avait l’air distrait, insouciant, et en même temps étourdi, ce qui lui était particulier. Le duc de Coigny, son frère aîné, avait de la douceur, une politesse aimable, et un caractère qui le faisait généralement estimer et aimer. Le marquis de Lusignan, qu’on appelait « la grosse tête », autre ami de ma tante, était confident de toutes les femmes ; il ne fallait pour cela que de la douceur, de la discrétion, et avoir l’air de croire que toutes les intrigues étaient des passions platoniques. Le marquis d’Estréhan, déjà vieux, était dès lors le suprême confident des femmes de ce temps. Il s’était fait un droit de cette espèce de confiance : y manquer eût été à ses yeux un mauvais procédé. M. Donézan, (frère du marquis d’Husson), homme parfaitement aimable, et le seul conteur toujours amusant que j’aie connu ; M. de Pont, intendant de Moulins, très aimable aussi, qui, peu d’années après, épousa une charmante personne, mère de madame de Fontanges d’aujourd’hui ; le marquis de Clermont, depuis ambassadeur en Espagne et à Naples, célèbre par son esprit, son aimable caractère et des talents charmants ; le comte d’Albaret : tels étaient les hommes de la société intime. Elle en recevait beaucoup d’autres, mais qui n’étaient que de simples liaisons. J’ai vu plusieurs fois chez elle et chez madame de Boulanvilliers, M. le comte de La Marche, depuis prince de Conti, mort en Espagne ; il était sauvage et obligeant ; il avait de la singularité et de l’insipidité, ce que je n’ai vu qu’à lui. J’allais, de temps en temps, comme je l’ai déjà dit, dîner ou souper chez ma grand’mère, qui était toujours aussi sèche pour moi. Un jour que nous arrivâmes de bonne heure pour dîner, nous ne trouvâmes dans le salon que sa sœur mademoiselle Dessalleux, ma grand’tante, qui était une excellente personne. Ma grand’mère était sortie, et ne devait rentrer qu’à l’heure juste du dîner. Mademoiselle Dessalleux me proposa de me faire voir le cabinet particulier de ma grand’mère, qui était tout rempli de jolis tableaux et d’estampes : je regardai d’abord un énorme tableau, qui était un portrait de ma grand’mère dans sa jeunesse, et de son fils, enfant alors (le même qui fut tué à Minden) ; la beauté de madame de La Haie avait eu beaucoup de célébrité, mais je ne fus frappée que de la fadeur du tableau ; ma grand’mère était représentée en Vénus et son fils en Cupidon, comme disait mademoiselle Dessalleux. Je m’arrêtai plus longtemps devant un charmant petit tableau peint à ravir, qui représentait l’enlèvement d’Europe ; j’y remarquai une jolie idée : le taureau détournait de côté sa grosse tête pour baiser un joli petit pied nu d’Europe. Je dis que je trouvais Europe très belle, mais trop grasse : mademoiselle Dessalleux sourit, et répondit que c’était non une figure de fantaisie, mais un portrait, et celui de la duchesse de Berry, fille de monsieur le régent. Madame de Montesson, après la mort de ma grand’mère, hérita de ce tableau et le donna à M. le duc d’Orléans, qui le mit dans ses petits appartements, où on l’a vu jusqu’à la Révolution ; j’ignore ce qu’il est devenu depuis.
Je n’allai point cette année à Sillery, mais j’allai avec ma tante à l’Ile-Adam, où je jouai encore la comédie. Ma tante joua dans un opéra, dont la musique était de Monsigny, cet opéra n’a été ni joué ni gravé ; dans la suite Monsigny par dévotion le brûla. Il avait pour titre Baucis et Philémon, la musique en était charmante. Ma tante jouait Baucis, elle était en vieille pendant les deux premiers actes ; le rôle était fait pour sa voix, elle l’avait fort étudié ; le costume de vieille la rajeunissait, et lui donnait l’air d’avoir vingt ans ; elle eut beaucoup de succès dans ce rôle, elle le méritait.
A la première représentation de cet opéra, ma tante, après les deux premiers actes, alla s’habiller en jeune bergère ; je la suivis dans la chambre à côté du théâtre où elle fit sa toilette. Elle n’était pas contrefaite, mais elle avait une épaule infiniment plus grosse que l’autre, ce qui rendait son dos très défectueux quand rien ne cachait ou ne déguisait ce défaut, et son petit corset de bergère le laissait voir entièrement. Je l’en avertis, mais sa femme de chambre par flatterie soutint que l’habit allait en perfection. Comme ma tante paraissait le croire, je pris un miroir que je plaçai derrière elle, et je lui fis voir parfaitement dans sa glace son dos, qui était véritablement ridicule ; elle le regarda, et, à ma grande surprise, elle fut tout à fait de l’avis de mademoiselle Legrand, sa femme de chambre.
On joua trois fois cet opéra. Nous jouâmes des proverbes, je fis beaucoup de musique, je fis danser plusieurs fois avec ma harpe : ce voyage fut très brillant. Madame la princesse de Beauvau, et madame de Poix, y passèrent plusieurs jours. La première, sœur de MM. de Chabot et de Jarnac, avait, je crois, alors trente-cinq ou trente-six ans, et elle était, à mon avis, la femme la plus distinguée de la société, par l’esprit, le ton, les manières, et l’air franc et ouvert qui lui était particulier. Sa politesse était à la fois obligeante et noble ; on voyait promptement sa supériorité, on ne la sentait jamais d’une manière embarrassante. Elle avait dans toute sa personne une aisance communicative. J’ai éprouvé souvent qu’après avoir passé une demi-heure avec elle, je n’avais plus la moitié de ma timidité naturelle. Elle avait épousé par amour M. de Beauvau ; et jamais dans le monde un mari et une femme n’ont eu un maintien d’amour conjugal de meilleur goût et plus parfait.
Madame de Poix était charmante ; sa taille n’avait rien de défectueux, mais elle n’était pas belle, et elle boitait. Elle avait une brillante fraîcheur, et le plus joli visage. Elle était gaie, naturelle, spirituelle et piquante. Tous ces avantages, qui sont en général de dangereux écueils pour les femmes, n’ont servi qu’à l’agrément de la vie de madame de Poix, sa réputation est toujours restée intacte. Je vis aussi à l’Ile-Adam madame la princesse d’Hénin, que j’avais déjà rencontrée dans le monde ; elle était fort jeune et d’une figure charmante, mais elle n’a duré qu’un moment ; l’hiver d’ensuite, son teint était gâté, et elle n’était plus jolie. Elle avait dans ses manières quelque chose de trop formé pour une jeune personne de dix-huit ans ; on disait qu’elle avait de l’esprit. Je n’en ai jamais pu juger. Elle était de ces personnes qui, dans le monde, ne causent que tout bas, seulement avec leur amis, à table, où elles les font placer près d’elles, et hors de table dans l’embrasure des fenêtres, se persuadant qu’elles ne peuvent être véritablement appréciées que dans le petit cercle de leur intimité.
Nous trouvâmes encore à l’Ile-Adam la maréchale de Luxembourg et madame de Lauzun. Je ne pouvais me lasser de contempler cette dernière, qui avait la plus intéressante figure, et le plus noble et le plus doux maintien que j’aie jamais vu ; elle était d’une extrême timidité, sans être insipide ; d’une obligeance, d’une bonté toujours soutenues, sans aucune fadeur ; il y avait en elle un mélange original et piquant de finesse et de naïveté. La maréchale, comme je l’ai dit, était l’oracle du bon ton. Ses décisions sur la manière d’être dans le grand monde étaient sans appel. Elle avait fait à cet égard des réflexions très fines et très spirituelles, mais que souvent elle généralisait fort mal à propos. En voici un trait comique : un matin (c’était un dimanche), nous attendions pour la messe M. le prince de Conti ; nous étions dans le salon assises autour d’une table ronde sur laquelle nous avions posé tous nos livres d’heures, que la maréchale s’amusait à feuilleter. Tout à coup elle s’arrêta sur deux ou trois prières particulières qui lui parurent du plus mauvais goût, et dont en effet les expressions étaient bizarres. Comme elle critiquait avec amertume ces prières, je lui objectai doucement qu’il suffisait qu’elles fussent dites avec piété, parce que certainement Dieu ne faisait nulle attention à ce que nous appelons un bon ou un mauvais ton. — Eh bien, madame, s’écria la maréchale très sérieusement, ne croyez pas cela… Un éclat de rire général l’interrompit. Elle ne s’en fâcha point : mais au fond elle resta persuadée que le juge suprême de tout ce qui est essentiellement bon, ne dédaigne pas de l’être aussi de notre ton et de nos manières ; et que, même dans des œuvres également méritoires, il tient toujours quelque compte de la grâce et de l’élégance.
A ce voyage, ma tante eut de fréquentes attaques de coliques, mais toujours en se retirant chez elle pour se coucher, ce qui ne la privait d’aucun des plaisirs de la société. Comme, avant de quitter le salon, elle se plaignait tout bas à ses amis, et surtout à M. le duc d’Orléans, nous la suivions dans sa chambre. Là elle se couchait sur un canapé, et gémissait pendant trois quarts d’heure, ni plus ni moins. Durant ce temps, madame de Choisi, une de ses amies et moi, nous lui faisions chauffer des serviettes dans un cabinet voisin ; M. le duc d’Orléans, les larmes aux yeux, restait auprès d’elle.
Madame de Montesson ne me fit point de confidences positives, mais plusieurs fois elle me fit entendre vaguement qu’elle avait de grandes peines de cœur ; je ne la questionnai pas, et pendant tout ce voyage nous en restâmes là.