Madame de Puisieux, en partant de Sillery après Noël, me ramena à Paris ; nous nous arrêtâmes quinze jours à Braine, chez la vieille comtesse d’Egmont, belle-mère de la jeune et jolie, et que nous y trouvâmes aussi. La comtesse d’Egmont avait jadis été l’amie intime de M. le Duc, premier ministre dans la première jeunesse de Louis XV ; je recueillis là, de ses conversations avec madame de Puisieux, beaucoup d’anecdotes de ce temps, et surtout sur la belle mademoiselle de Clermont, sœur de M. le Duc, et dont madame de Puisieux avait été l’amie. Je vis, dans cette maison, le vieux marquis de Croi, qui, à l’âge de cinquante ans, avait l’air d’en avoir quatre-vingts ; il avait eu les plus grands succès auprès des femmes, et ne se consolait pas de n’être plus un homme à bonnes fortunes. Il avait conservé tous les tics de la fatuité, et l’habitude d’une toilette ridiculement recherchée.
Sur la fin de ce voyage, je vis à Braine, un vrai vieillard, mais très aimable, le maréchal de Richelieu, père de madame d’Egmont la jeune. Je le regardais avec une extrême curiosité, en songeant qu’il avait vu Louis XIV, et qu’il avait vécu dans l’intimité de madame de Maintenon. Le maréchal était gracieux, rempli de douceur et de bonté ; — il avait eu à la guerre des succès qui honorent la vieillesse, et il n’était pas humilié de n’en plus avoir d’un genre frivole. Ce fut là que je lui entendis conter qu’il avait en vain dit à Voltaire, que le Testament du cardinal de Richelieu était parfaitement authentique, que l’original existait dans sa maison, que Voltaire n’avait voulu rétracter aucun des mensonges qu’il avait débités à ce sujet. J’avais déjà entendu dire la même chose à madame d’Egmont. Je trouvai dès lors que le maréchal aurait dû démentir par un écrit public cette fausseté historique. Mais il ne voulait pas se brouiller avec Voltaire, qui l’appelait « mon héros » ; et d’ailleurs, comme tous les gens du monde, il craignait les scènes publiques, les éclats, et surtout il redoutait la plume de Voltaire ; et c’est ainsi que de petites considérations, et la crainte qu’inspirait la coalition des encyclopédistes, ont mille fois, dans ce siècle, retenu captives d’utiles vérités.
Je passai cet hiver dans une assez grande dissipation. J’allais très peu aux spectacles, et je n’allai que deux fois au bal de l’Opéra ; mais les bals particuliers, les dîners chez madame de Puisieux, chez ma tante, les soupers privés, les visites, me prenaient beaucoup de temps.
Ce fut cette année-là que je fis mon premier roman historique, que je fondai sur un trait que j’avais lu dans la Vie de Tamerlan. Ce roman avait pour titre Parisatis, ou la Nouvelle Médée ; il était horriblement tragique, et en un volume de deux cents pages de mon écriture. M. de Morfontaine et M. de la Reynière me prêtaient des livres avec la plus grande obligeance, car je pouvais les garder tant que je voulais. Je lus dans cet hiver, avec un plaisir inexprimable, les Pensées de Pascal, les Oraisons funèbres de Bossuet, le Carême de Massillon. J’avais déjà lu ces immortels ouvrages ; mais apparemment que mon esprit s’était formé ; il me semblait, par l’étonnement et l’admiration qu’ils me causaient, que je les lisais pour la première fois. Je lisais ainsi ces trois sublimes écrivains : d’abord le profond Pascal pendant une demi-heure, il fortifiait ma foi par ses admirables raisonnements ; ensuite je lisais avec saisissement une trentaine de pages de Bossuet ; il m’élevait au-dessus de moi-même et de la terre ; après cela je me reposais dans le ciel avec Massillon. Le calme majestueux de son éloquence, la douceur et l’harmonie de son langage ont quelque chose de véritablement divin. Que je plains ceux qui n’aiment ni la lecture, ni l’étude, ni les beaux-arts !… J’ai passé ma jeunesse dans les fêtes et dans la plus brillante société, et je puis dire, avec une parfaite sincérité, que je n’y ai jamais goûté des plaisirs aussi vrais que ceux que j’ai constamment trouvés dans un cabinet avec des livres, une écritoire et une harpe. Les lendemains des plus belles fêtes sont toujours tristes ; — les lendemains des jours consacrés à l’étude sont délicieux ; on a gagné quelque chose, et l’on se rappelle la veille, non seulement sans dégoût ou sans regrets, mais avec la plus douce satisfaction.
Vers la moitié de l’hiver, je lus, et ce fut avec enthousiasme, l’Histoire naturelle de M. de Buffon ; ce style parfait m’enchanta, je l’étudiai sérieusement.
Je sentis dès lors que la perfection du style consiste dans le naturel, la clarté, la précision, l’harmonie, la correction, la propriété d’expressions. Après un examen très suivi et très réfléchi, je relus sur la fin de l’hiver mes compositions, et mon roman historique ; et, à l’exception de mes Réflexions d’une mère de vingt ans et de ma comédie des Fausses Délicatesses que je me promis de retoucher, je brûlai le tout, et j’eus grande raison, car cela était bien mauvais.
Il prit à ma tante cette année des fantaisies qui me causèrent beaucoup d’ennui ; elle voulut jouer de la harpe, et essayer de faire des vers. Je lui donnai des leçons de harpe tous les jours où j’allais dîner chez elle, et c’est une écolière qui ne m’a jamais fait honneur.
M. le duc d’Orléans était toujours aussi amoureux d’elle. M. de Montesson avait quatre-vingt-sept ans, et ma tante songeait sérieusement à la fortune qu’elle a faite depuis.
L’ambition donnait à ma tante des inventions merveilleuses, et je conterai bientôt ce détail, qui est très curieux. Je vais parler auparavant de sa société. Son amie intime était madame la présidente de Gourgues, sœur de M. de Lamoignon. C’était une personne toujours malade, et presque toujours couchée sur une chaise longue, avec une passion platonique et malheureuse pour le chevalier, depuis marquis de Jaucour, celui qu’on appelait « le clair de lune ». Madame de Gourgues était d’une pâleur remarquable, elle ne mettait point de rouge, cette pâleur allait à sa physionomie. Nous allions assez souvent souper chez elle, il n’y avait jamais à ces soupers que le chevalier de Jaucour ; et, outre ma tante et moi, tout au plus deux personnes. Ma tante y était aimable et gaie, elle faisait tout l’agrément de ces petits soupers ; quand l’ambition ou son intérêt ne s’y opposaient pas, elle avait un charmant caractère.
Le chevalier de Jaucour avait une figure très agréable, un visage rond, plein et pâle, des yeux noirs, de jolis traits, des cheveux bruns, négligés et dépoudrés, il ressemblait en effet à un clair de lune. Sa taille était noble, il avait bonne grâce. Son caractère était excellent, plein de droiture et de loyauté. Il avait fait plusieurs campagnes de guerre, étant entré au service à douze ans, il avait montré autant d’intelligence militaire que de bravoure. Son esprit était comme son caractère, sage et raisonnable. A l’un de ces soupers, ma tante dit que j’avais peur des revenants. Alors madame de Gourgues proposa au chevalier de Jaucour, de me conter « sa belle histoire de la tapisserie ». J’en avais entendu parler comme d’une chose parfaitement vraie, car le chevalier de Jaucour donnait sa parole d’honneur qu’il n’y ajoutait rien, et il était incapable de faire un mensonge, qui d’ailleurs n’aurait eu alors aucun sel.