J’ai été très heureuse à Genlis, surtout depuis le mariage de mon beau-frère ; mais mon mari avait voulu absolument lui payer une petite pension, et je n’aurais pas été plus maîtresse dans mon propre château, grâce aux égards et à la délicatesse de mon beau-frère et de sa femme. Ma belle-sœur, dans un âge où naturellement on aime à faire la maîtresse de maison, n’avait nullement cette manie ; elle voulait, avec toute la grâce d’un excellent caractère, que j’ordonnasse aussi librement qu’elle ; jamais elle ne souffrit que les domestiques, en parlant d’elle, l’appelassent madame tout court ; ils la désignaient par son titre, comme moi par le mien. Ce sont là de petites choses, mais elles méritent d’être rapportées ; elles peignent des sentiments nobles et délicats.
J’exerçais la médecine, à Genlis, de concert avec M. Racine, le barbier du village, qui venait toujours très gravement me consulter quand il avait des malades. Nous allions les voir ensemble ; toutes mes ordonnances se bornaient à de simples tisanes et du bouillon, que j’envoyais communément du château. Je servais du moins à modérer la passion de M. Racine pour l’émétique, qu’il prescrivait pour presque tous les maux. Je m’étais perfectionnée dans l’art de saigner ; des paysans venaient souvent me prier de les saigner, ce que je faisais ; mais comme on sut que je leur donnais toujours vingt-quatre ou trente sous après une saignée, j’eus bientôt un grand nombre de pratiques, et je me doutai que mes trente sous me les attiraient ; alors je ne saignai plus que sur l’ordonnance de M. Millet, chirurgien de la Fère, qui venait à Genlis tous les huit ou dix jours.
Nous passâmes l’hiver suivant à Paris : j’avais vingt ans. J’allais, une fois la semaine, dîner chez ma tante, madame de Montesson, ou avec elle chez madame la marquise de La Haye, ma grand’mère. Ces derniers dîners-là ne m’étaient nullement agréables, ma grand’mère était d’une sécheresse extrême pour moi, et comme elle avait sur son visage une énorme quantité de rouge et de blanc, qu’elle se peignait les sourcils et les cheveux pour réparer des ans l’irréparable outrage, elle ne me paraissait guère respectable. En outre de ces dîners, j’allais, de temps en temps, le matin, chez ma grand’mère, pendant qu’elle était à sa toilette ; c’était l’heure qu’elle m’avait donnée, je la trouvais toujours seule devant son grand miroir, et entourée de ses femmes : elle me faisait les plus insipides sermons que j’aie jamais entendus. Le jour de la semaine où je dînais chez ma tante ou chez ma grand’mère, madame de Montesson me menait faire des visites dans la soirée, c’était chez mesdames les princesses de Chimay ; celle qui a été depuis dame d’honneur de la reine était fort belle encore, et un ange par la conduite ; nous allions aussi chez madame la duchesse de Mazarin, chez madame de Gourgue, madame la marquise de Livri, madame la duchesse de Chaulnes, et madame la comtesse de la Messais, une femme très aimable et très spirituelle ; notre journée se terminait toujours par aller souper chez l’une des trois dernières personnes que je viens de nommer ou chez madame de La Reynière, femme du fermier général. C’était une personne de trente-cinq ans, très vaporeuse, très fâchée de n’être pas mariée à la cour, mais belle, obligeante, polie, et faisant les honneurs d’une grande maison avec beaucoup de noblesse et de grâce. Ma tante ne l’aimait pas ; et je m’aperçus que presque toutes les dames de la cour étaient, au fond de l’âme, jalouses de la beauté de madame de La Reynière, de l’extrême magnificence de sa maison, et de la riche élégance de sa toilette. Madame de La Reynière voyait la meilleure compagnie. Madame de Tessé et madame d’Egmont la jeune sont les dernières femmes minaudières que j’aie vues dans le grand monde ; les mines et les mouches étaient déjà passées de mode pour les femmes de l’âge que j’avais alors.
Madame la comtesse d’Egmont la jeune, fille du maréchal de Richelieu, chez laquelle j’avais soupé plusieurs fois avec madame de Montesson, était d’une figure charmante, malgré sa mauvaise santé ; elle n’avait alors que vingt-huit ou vingt-neuf ans, et le plus joli visage que j’aie vu. Elle faisait beaucoup trop de mines, mais toutes ses mines étaient jolies. Son esprit ressemblait à sa figure ; il était maniéré et néanmoins rempli de grâce. Je crois que madame d’Egmont n’était que singulière et non affectée ; elle était née ainsi. Elle a fait beaucoup de grandes passions ; on pouvait lui reprocher un sentiment romanesque qu’elle a conservé longtemps, mais ses mœurs ont toujours été pures.
Je partis avec ma tante pour Villers-Cotterets, où j’allais pour la première fois. Nous avions encore appris des rôles pour y jouer la comédie, et même l’opéra. Nous jouâmes Vertumne et Pomone. Je jouais Vertumne, qui est déguisé en femme ; ma tante jouait Pomone ; elle avait imaginé de se faire faire un habit garni de pommes d’api, et autres fruits. Madame d’Egmont dit qu’elle ressemblait à une serre chaude. Cet habit était lourd, ma tante était petite, et n’avait pas une jolie taille, sa voix était trop faible pour un rôle d’opéra : elle échoua tout à fait dans celui-ci. Le marquis de Clermont, depuis l’ambassadeur de Naples, joua très bien le dieu Pan. J’eus un succès inouï dans mon rôle de Vertumne. Nous avions dans les ballets tous les danseurs de l’Opéra ; on devait donner trois représentations de ce spectacle ; on ne le joua qu’une fois, ainsi que l’Ile sonnante, opéra-comique, paroles de Collé et musique de Monsigny. J’y jouais une sultane, et j’ouvrais la scène par une grande ariette que je chantais en m’accompagnant de la harpe. Monsigny avait fait l’ariette et le rôle pour moi. J’avais un habit superbe, chargé d’or et de pierreries ; et quand on leva la toile je fus applaudie à trois reprises, et on me redemanda deux fois mon ariette. Il me fut impossible de ne pas remarquer que ma tante, après le spectacle, avait beaucoup d’humeur. Nous jouâmes Rose et Colas ; ma tante, qui avait trente ans, fit le rôle de Rose, et moi celui de la mère de Robi. Nous jouâmes encore le Déserteur. Madame de Montesson y joua le beau rôle, je jouai celui de la petite fille ; madame la comtesse de Blot, qui avait été dame de la feue duchesse d’Orléans, joua les beaux rôles dans le Misanthrope et le Legs, et avec le plus grand succès. Elle avait en effet beaucoup de grâce, et un jeu très spirituel. Le comte de Pont jouait le rôle du misanthrope avec une perfection rare ; il n’imitait aucun acteur de la Comédie-Française ! Il avait un véritable talent, et une noblesse dans le maintien et les manières que nul acteur de profession ne peut avoir. M. de Vaudreuil était aussi un des bons sauteurs de notre troupe ; sa figure était agréable, il contrefaisait parfaitement Molé dans les rôles d’amoureux. M. de Vaudreuil était fort à la mode ; son esprit n’était pas étendu, mais il avait un excellent ton. Madame d’Hénon disait que les deux hommes qui savaient le mieux parler aux femmes étaient Le Kain sur le théâtre, et M. de Vaudreuil dans le monde. Ce dernier avait une quantité de petits talents très médiocres, mais agréables dans la société. Il chantait un peu, il dansait assez bien, il paraissait aimer tous les arts ; quand ce ne serait qu’une prétention, elle est toujours utile et noble. Il avait de la douceur et de la politesse ; personne ne le craignait, il était généralement aimé.
Le fameux comédien Grandval nous faisait répéter nos rôles, il joua même avec nous. M. le duc d’Orléans jouait fort rondement les rôles de paysans. Je vis là, à nos répétitions, Collé et Sedaine, qui n’étaient aimables ni l’un ni l’autre. Carmontel, lecteur de M. le duc d’Orléans venait dans le salon à l’issue du dîner, pour peindre dans un grand livre toutes les personnes qui arrivaient à Villers-Cotterets ; tous ces portraits étaient en profil et en charge, mais ressemblants, et formaient une collection curieuse. On ne lui donnait qu’une séance. Il me peignit jouant de la harpe, mais fort en laid : j’avais un petit front, qu’il fit beaucoup trop grand, ce qui ôtait de la ressemblance. M. le duc d’Orléans voulut me voir jouer des proverbes avec Carmontel, qui jouait avec perfection les maris bourrus et de mauvaise humeur ; c’était sans nulle charge, et avec un naturel et un comique parfaits, mais il n’avait que ce seul genre. M. de Donazan et M. d’Albaret jouèrent avec nous ; ma tante ne voulut pas jouer, mais nous excitâmes un tel enthousiasme, que nous consentîmes à jouer tous les soirs. Ma tante, à la fin du voyage, eut un succès très singulier et très éclatant. Cette histoire est assez extraordinaire pour la conter avec détail.
Depuis mon mariage, ma tante me témoignait beaucoup d’amitié, et j’en avais pris une si vive pour elle, que ce sentiment avait triomphé de mes souvenirs et de mes rancunes. J’attribuais la dureté de ses procédés avec ma mère à sa légèreté et à une avarice que je ne pouvais me dissimuler, qui était son défaut dominant ; d’ailleurs je ne lui en voyais pas d’autres ; elle avait une grande égalité d’humeur, de la gaieté ; je la croyais franche et sensible, elle me caressait excessivement, j’étais persuadée qu’elle avait en moi la plus grande confiance, et je l’aimais à la folie : elle m’avait confié que M. le duc d’Orléans était amoureux d’elle. Ma tante parlait fort bien de la vertu, je lui voyais même des sentiments religieux. Quant à M. le duc d’Orléans, elle me disait qu’elle avait pour lui une tendre amitié, et qu’elle faisait tous ses efforts pour le guérir d’une passion malheureuse. J’avoue que je ne croyais pas cela, car le contraire sautait aux yeux ; mais je n’attribuais sa conduite avec lui qu’à sa coquetterie naturelle, et je ne lui supposais pas le moindre dessein d’ambition. Monsigny, l’un des plus honnêtes hommes que j’aie connus, et qui avait beaucoup d’esprit naturel, se passionna pour ma voix et pour ma harpe, et venait tous les jours faire de la musique avec moi dans ma chambre. Je pris de l’amitié pour lui ; nous causions tout en faisant de la musique ; il me contait beaucoup de petites choses curieuses, et il m’en dit une qui me parut surprenante. C’est que ma tante lui avait recommandé en secret, ainsi qu’à Sedaine, de ne lui donner que des louanges aux répétitions (où se trouvait toujours M. le duc d’Orléans), et de ne lui donner des avis qu’en particulier ; elle disait que cela l’encourageait. Monsigny et Sedaine pensaient bien qu’il s’agissait de la faire valoir auprès de M. le duc d’Orléans, et à cet égard ils la secondaient à merveille, car ils lui prodiguaient les éloges. Ce manège lui réussit parfaitement ; M. le duc d’Orléans était persuadé qu’elle avait des talents miraculeux. Ce prince, très faible, et qui n’était pas doué du caractère et de l’esprit de Henri le Grand, ne savait rien juger par lui-même ; il ne voyait que par les yeux des autres.
Ma tante, qui, comme je l’ai dit, voulait terminer ce voyage par quelque chose d’éclatant, eut l’idée la plus singulière. Elle voyait que M. le duc d’Orléans était dans l’admiration de ses talents, mais il ne pouvait avoir la même opinion de son esprit ; il s’agissait d’en acquérir une tout à coup qui effaçât celle de mesdames de Boufflers, de Beauvau et de Grammont. Mais comment faire ? ma tante était d’une ignorance extrême, elle n’avait pas la moindre instruction, elle n’avait lu dans toute sa vie que quelques romans. Elle savait fort mal l’orthographe, et elle écrivait très mal une lettre. Cependant elle eut la pensée de devenir auteur : ne pouvant rien inventer, elle imagina de faire une comédie du roman de Mariane de Marivaux ; les conversations si multipliées de cet ouvrage lui donnaient une quantité de scènes toutes faites ; d’ailleurs le sujet lui plaisait, c’était l’amour triomphant des préjugés de la naissance et rapprochant toutes les distances. Mais ma tante ne se dissimula pas qu’en donnant cet ouvrage sous son nom, elle aurait à combattre des prétentions que nul intérêt ne fait abandonner. Ma tante se tira de cette difficulté avec l’adresse la plus spirituelle qu’elle ait eue de sa vie. Elle fit la pièce en prose et en cinq actes ; c’était un ouvrage au-dessous du médiocre, mais un drame qui n’avait rien de ridicule, et dans lequel se trouvaient quelques jolies phrases, et quelques entretiens agréables littéralement copiés du roman de Marivaux. Elle ne fit part de cette entreprise qu’à M. le duc d’Orléans, elle me le cacha ainsi qu’à tout le monde. Quand la pièce fut achevée, elle la lut tête à tête à M. le duc d’Orléans, qui, quoiqu’il n’en fût pas bien sûr, dit qu’il la trouvait charmante. — Eh bien, reprit ma tante, je vous la donne ; je jouirai mieux de votre succès que du mien, d’ailleurs je ne veux point que l’on sache que je suis auteur. Lisez cette pièce comme si elle était de vous, et si on en est content, gardez-vous de me trahir, que l’on croie à jamais que vous en êtes l’auteur, et nous la jouerons pour dernier spectacle. M. le duc d’Orléans fut touché aux larmes de cette générosité. Il ne voulait pas en profiter ; elle insista fortement, il y consentit. J’ai su par la suite tout ce détail de lui-même. M. le duc d’Orléans déclara donc qu’il avait fait une comédie, ce qui ne causa pas un médiocre étonnement, que madame de Montesson eut l’air de partager, en persuadant à tout le monde qu’elle ne la connaissait pas, et montrant naïvement beaucoup de crainte sur l’ouvrage. On se demandait en secret comment M. le duc d’Orléans avait pu faire une comédie, et l’on pensa généralement que Collé en avait apparemment fait le plan, et corrigé le langage. Personne n’eut l’apparence du soupçon sur le véritable auteur ; M. le duc d’Orléans annonça qu’il en ferait lecture. On indiqua le jour, et l’on y invita tous les hommes et toutes les femmes de la société qui passaient pour avoir le plus d’esprit ; la curiosité fut extrême. Enfin ce grand jour arriva. Je fus admise à la lecture, mais non sans quelque peine, ma tante ne se souciait pas que j’y fusse. Nous voilà donc rassemblés, bien décidés d’avance à trouver l’ouvrage excellent, s’il n’est pas détestable et ridicule. Le succès fut complet ; jamais lecture de Molière n’en eut un pareil, on était en extase ; on prodiguait à chaque scène les éloges les plus outrés, on n’entendait que des exclamations. M. le duc d’Orléans en était si ému, qu’il eut continuellement les larmes aux yeux. Quand la lecture fut finie, tout le monde se leva pour entourer M. le duc d’Orléans ; plusieurs femmes hors d’elles-mêmes lui demandèrent la permission de l’embrasser, toutes parlaient à la fois, on ne s’entendait plus, on ne distinguait que ces mots répétés mille fois en refrain : ravissant, sublime, parfait ! Ma tante pâlissant, rougissant, pleurant, ne s’exprimait que par son trouble et des larmes. Tout à coup, M. le duc d’Orléans demande un moment de silence (et du ton le plus solennel) ; on se tait. Alors, d’une voix émue, mais très forte, il dit ces paroles : « Malgré ma promesse, je ne puis usurper plus longtemps une telle gloire !… Ce bel ouvrage n’est point de moi, l’auteur est madame de Montesson !… » A ces mots ma tante s’écria d’une voix languissante : « Ah ! monseigneur !… » Elle n’en put dire davantage, la modestie la suffoquait, elle tomba presque évanouie dans un fauteuil. Toute la compagnie resta pétrifiée ; il est impossible de donner une idée de l’effet de ce coup de théâtre, et du changement subit de presque toutes les physionomies. Ce triomphe acheva d’enthousiasmer M. le duc d’Orléans pour ma tante, à laquelle il crut de ce moment un esprit prodigieux.
Pour la première fois je suivis à cheval la chasse du cerf dans ce voyage. Je n’avais chassé à Genlis que le sanglier ; la chasse du cerf me parut charmante, et surtout, je crois, parce qu’on y admirait beaucoup la manière dont je montais à cheval. M. de Genlis et moi nous allâmes de Villers-Cotterets à Sillery, où j’allais pour la première fois. Madame de Puisieux, toujours froide pour moi, me reçut honnêtement, mais avec une sorte de sécheresse qui redoubla ma timidité naturelle. Elle me parla des succès que j’avais eus à Villers-Cotterets, et me demanda enfin à m’entendre jouer de la harpe. Ce fut six jours après mon arrivée. Je jouai, je chantai ; elle parut charmée, ainsi que M. de Puisieux : « Il faut convenir, dit-elle, que cela est séduisant. » Je ne sais pourquoi cette phrase me déplut, et de premier mouvement, je répondis avec vivacité : « Cependant, madame, je n’ai séduit, ni ne veux séduire qui que ce soit. » Elle fut très étonnée, parce que jusque-là je n’avais dit que oui ou non. Elle me regarda fixement, et ne répliqua rien. Le soir M. de Genlis me gronda de ma réponse, et le lendemain j’eus une peur affreuse de madame de Puisieux en me trouvant tête à tête avec elle dans le salon. Madame de Puisieux, couchée sur sa chaise longue, comme de coutume, travaillait au métier ; je brodais au tambour : nous gardâmes le silence pendant un demi-quart d’heure. Enfin, madame de Puisieux, ôtant ses lunettes, se tourna de mon côté. — Madame, me dit-elle, avez-vous donc fait le vœu d’être toujours ainsi avec moi ? — Comment, madame ? répondis-je d’une voix tremblante. — Oui, reprit-elle, on assure que vous êtes gaie, aimable, et depuis huit jours vous gardez le silence le plus obstiné ; peut-on vous en demander la raison ? A cette question pressante, je me décidai sur-le-champ à répondre franchement parce que le ton avait quelque chose de gai et d’obligeant. — Madame, lui dis-je, c’est que je crains de vous déplaire, que vous avez un air sévère qui m’intimide, et qui me fait de la peine… — Vous avez tort de me craindre, reprit-elle, je suis très disposée à vous aimer ; que faut-il faire pour vous mettre à votre aise avec moi ?… — Ce que vous daignez faire en ce moment, m’écriai-je, en me jetant à son cou ; des pleurs d’attendrissement me coupèrent la parole, elle fut elle-même vivement émue ; elle me reçut dans ses bras, m’y retint, et m’embrassa à plusieurs reprises avec la plus touchante sensibilité. De cet instant je lui vouai au fond de l’âme le plus tendre attachement ; elle le méritait par l’excellence de son cœur, de ses principes, et de son caractère, et par le charme de son esprit. Nous causâmes avec une entière liberté ; elle me dit les choses les plus aimables, et je lui promis que je serais dorénavant avec elle comme si j’avais eu le bonheur de la connaître depuis mon enfance. Une heure après M. de Puisieux rentra de la promenade avec M. de Genlis et six ou sept personnes. Je priai madame de Puisieux de ne rien dire de ce qui venait de se passer entre nous, parce que je méditais une jolie manière de l’annoncer. On s’assit, et au bout de quelques minutes, je dis d’un ton dégagé que, n’ayant point été à la promenade, je voulais me dégourdir les jambes, et je fis deux ou trois sauts dans la chambre, ensuite j’allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux, en disant mille folies ; elle riait aux éclats, et tout le monde était pétrifié d’étonnement. M. de Puisieux fut enchanté, il dit à madame de Puisieux qu’il lui avait prédit qu’elle m’aimerait à la folie. Toute cette soirée fut charmante pour moi. Les jours qui lui succédèrent furent les plus heureux de ma vie. Madame de Puisieux prit pour moi une véritable passion. Elle me fit changer d’appartement afin de me loger à côté d’elle. Je me promenais le matin à cheval avec M. de Puisieux, je montais tous ses beaux chevaux anglais. Le soir je n’allais point à la promenade, je restais tête à tête avec madame de Puisieux, qui se promenait avec moi une petite demi-heure dans la cour ou dans le potager ; nous passions le reste du temps à causer dans le salon : sa conversation était animée, spirituelle et charmante ; elle avait vu un moment de la régence ; son mari avait depuis été ministre des affaires étrangères ; et, petite-fille du grand Louvois, elle avait la tête remplie d’une infinité d’anecdotes intéressantes et curieuses qu’elle contait à merveille. Avant de souper, on apportait tous les soirs ma harpe dans le salon, et j’en jouais une heure ; après le souper je jouais de la guitare ou du clavecin à peu près une demi-heure ; ensuite je jouais au piquet avec madame de Puisieux contre M. de Puisieux, qui nous faisait la chouette, et puis j’allais me coucher. Je ne restais communément dans ma chambre qu’après la promenade du matin avec M. de Puisieux, depuis dix heures et demie jusqu’à deux heures. Pendant qu’on me coiffait je lisais, habitude que j’ai toujours conservée partout. Dans ce temps, il était d’usage de recevoir à Paris et à la campagne des hommes à sa toilette, ce que je n’ai jamais fait, afin de réserver ce temps pour la lecture ; de sorte que depuis mon mariage je n’ai jamais passé un seul jour sans faire une bonne lecture. Après ma toilette je jouais de la harpe une heure, et j’écrivais trois quarts d’heure. Je refaisais alors ma première comédie, les Fausses Délicatesses, et je l’achevai dans ce voyage. J’écrivais en outre les extraits de mes lectures. Madame de Puisieux, dans nos tête-à-tête du soir, me faisait souvent lire tout haut, pendant qu’elle travaillait à la tapisserie ; il y avait à Sillery une très bonne bibliothèque. Les jours de pluie, tout le monde restait dans le salon ; j’allais dans ma chambre, ce qui me donnait trois ou quatre heures d’étude de plus.
Un jour, une personne de Reims amena un jeune musicien qui jouait du tympanon d’une manière surprenante ; madame de Puisieux regretta que je n’en susse pas jouer. Je recueillis cette parole ; et le soir même je convins, en secret, avec le musicien, qu’il viendrait tous les jours à six heures et demie du matin, me donner une leçon ; je pris régulièrement ces leçons dans le garde-meuble, au haut de la maison, pendant quinze jours, et en outre en revenant de la promenade du matin, j’allais toute seule jouer du tympanon au moins trois heures, et, au bout de trois semaines, je jouais aussi bien que mon maître, deux airs, le menuet d’Eaudet, et la Furstemberg, avec plusieurs variations. M. de Genlis, dans ma confidence, m’avait fait faire un joli petit habit à l’Alsacienne, en écarlate et juste à la taille. Je le mis un matin, en faisant tresser mes longs cheveux sans poudre autour de ma tête comme les Strasbourgeoises, je mis par-dessus cette coiffure, pour la cacher, ce qu’on appelait alors une baigneuse, et par-dessus mon habit une robe négligée et un manteau de taffetas noir, et, sous le prétexte d’une migraine, j’allai dîner avec ce double habillement. Après le dîner, un valet de chambre vint dire qu’une jeune Alsacienne, jouant du tympanon, demandait à être entendue, madame de Puisieux donna l’ordre de la faire entrer ; je me levai en disant que j’allais la chercher. Je courus dans la chambre voisine ; je jetai vite sur une table ma baigneuse et ma robe ; je pris mon tympanon, et presque au même instant je rentrai dans le salon ; la surprise fut inexprimable, et elle augmenta encore lorsqu’on m’entendit jouer du tympanon. Monsieur et madame de Puisieux vinrent m’embrasser avec une tendresse et un attendrissement, qui me récompensèrent bien de la peine que j’avais prise. On me fit porter pendant plus de douze ou quinze jours mon habit alsacien, afin de donner à tout ce qui venait à Sillery une représentation de cette petite scène. Ce n’est pas sans dessein que j’entre dans ces petits détails, ils ne seront pas sans utilité pour les jeunes personnes qui liront cet ouvrage. Je voudrais leur persuader que la jeunesse n’est heureuse que lorsqu’elle est aimable, c’est-à-dire docile, modeste, attentive, et que le véritable rôle d’une jeune personne est de plaire dans sa famille, et d’y porter la gaieté, l’amusement et la joie. Lorsque dans l’âge le plus brillant de la vie, on y porte l’ennui, on a toujours tort. Examinez bien toutes les jeunes personnes insipides et ennuyeuses, vous les trouverez indolentes, oisives, et surtout égoïstes, ne pensant qu’à elles, et ne s’occupant jamais des autres.