En quittant la Planchette nous allâmes tous à Genlis. Mon frère passa cette année à Genlis ; il venait d’être reçu dans le génie, et avait subi son examen du cours de Bezout avec la plus grande distinction. J’eus une grande joie de le revoir ; il était fort joli, très naïf et d’une gaieté d’enfant. Un soir qu’il y avait du monde au château, et que ma belle-sœur et MM. de Genlis jouaient après le souper au reversi, mon frère me proposa une promenade dans la cour, qui était immense, sablée et remplie de fleurs ; j’y consentis. Quand nous fûmes dans la cour, il eut envie d’aller faire un tour dans le village ; je ne demandai pas mieux : il était dix heures, tous les cabarets étaient éclairés, et l’on voyait à travers les vitres, les paysans buvant du cidre ; je remarquai avec surprise qu’ils avaient tous l’air très grave.
Il prit à mon frère une gaieté, il frappa contre les vitres en criant : — Bonnes gens, vendez-vous du sacré chien ? et après cet exploit il m’entraîna en courant dans une petite ruelle obscure, à côté de ces cabarets, où nous nous cachâmes en mourant de rire. Notre joie s’augmenta encore en entendant le cabaretier sur le pas de sa porte, menacer de coups de gourdin les polissons qui avaient frappé aux vitres. Mon frère m’expliqua que sacré chien voulait dire de l’eau-de-vie. Je trouvai cela si charmant, que je voulus aller à un autre cabaret voisin, faire cette jolie demande, qui eut le même succès ; nous répétâmes plusieurs fois cette agréable plaisanterie, nous disputant à qui dirait sacré chien, et finissant par le dire en duo, et toujours à chaque fois nous sauvant à toutes jambes dans la petite ruelle, où nous faisions des rires à tomber par terre.
Mon frère resta six semaines avec nous. M. de Genlis, avec beaucoup de grâce, lui donna tout ce qui lui pouvait être utile ou agréable dans une garnison où il devait rester longtemps.
Nous retournâmes à Paris, M. de Genlis et moi, au mois d’août, dans une jolie maison avec un jardin, dans le cul-de-sac Saint-Dominique, dont mon beau-frère avait loué le rez-de-chaussée, et nous louâmes le premier.
Le 4 septembre je mis au monde ma chère Caroline, cette créature angélique, qui a fait pendant vingt-deux ans mon bonheur et ma gloire, dont la perte irréparable a été la plus grande douleur et le plus grand malheur de ma vie ! Elle vint au monde belle comme un ange, et ce visage enchanteur a été depuis l’instant de sa naissance jusqu’au tombeau, ce qu’on a jamais vu de plus parfait ; je ne la nourris point, ce n’était pas la mode encore ; d’ailleurs, dans notre situation je ne l’aurais pas pu, étant obligée d’être toujours en courses et en voyages. Elle fut nourrie à deux petites lieues de Genlis, dans un village appelé Comanchon.
Madame la maréchale d’Étrée vint me voir ; elle m’apporta, en présent, de très belles étoffes des Indes, et m’annonça que son père et sa mère me recevraient avec plaisir, et que madame de Puisieux me présenterait à la cour. Au bout de cinq semaines j’allai chez madame de Puisieux, dont j’avais une peur extrême ; comme de ma vie je n’ai fait des avances quand on a eu de la sécheresse pour moi, je fus très froide et très silencieuse. Je ne lui plus guère. Huit jours après, elle me mena à Versailles, ce qui fut un vrai supplice pour moi, parce que ce fut tête à tête dans sa voiture. Elle ne me parla que de la manière dont je devais me coiffer, m’exhortant d’un ton critique à ne pas me coiffer si haut qu’à mon ordinaire, m’assurant que cela déplairait beaucoup à mesdames et à la vieille reine. Je répondis simplement : « Il suffit, Madame, que cela vous déplaise. » Cette réponse parut lui être agréable, mais aussitôt après je retombai dans mon profond silence, et je vis que je l’ennuyais beaucoup. A Versailles, nous logeâmes dans le bel appartement du maréchal d’Étrée ; le maréchal fut charmant pour moi ; je le regardais avec un vif intérêt ; je savais qu’il avait eu les plus éclatants succès à la guerre, et qu’il était d’ailleurs l’une des meilleures têtes du conseil. Mesdames de Puisieux et d’Étrée me persécutèrent véritablement le lendemain, jour de ma présentation ; elles me firent coiffer trois fois, et s’arrêtèrent à la manière qui me seyait le plus, et qui était le plus gothique. Elles me forcèrent de mettre beaucoup de poudre et beaucoup de rouge, deux choses que je détestais ; elles voulurent que j’eusse mon grand corps pour dîner, afin, disaient-elles, de m’y accoutumer ; ces grands corps laissaient les épaules découvertes, coupaient les bras et gênaient horriblement ; d’ailleurs, pour montrer ma taille, elles me firent serrer à outrance.
La mère et la fille eurent ensuite une dispute très aigre au sujet de ma collerette, sur la manière de l’attacher ; elles étaient assises, et j’étais debout et excédée pendant ce débat. On m’attacha et l’on m’ôta au moins quatre fois cette collerette ; enfin, la maréchale l’emporta de vive force, d’après la décision de ses trois femmes de chambre, ce qui donna beaucoup d’humeur à madame de Puisieux. J’étais si lasse que je pouvais à peine me soutenir, lorsqu’il fallut aller dîner. On me fit grâce du grand panier pour le dîner, quoiqu’il fût question un moment de me le faire prendre pour m’y accoutumer aussi. Lorsque le maréchal m’aperçut, il s’écria : « Elle a trop de poudre et trop de rouge ; elle était cent fois plus jolie hier. » Madame de Puisieux le fit juge de ma collerette, qu’il approuva, et tout le dîner se passa en discussion sur ma toilette. Je ne mangeai rien du tout, parce que j’étais si serrée, que je pouvais à peine respirer. En sortant de table le maréchal passa dans son cabinet ; je restai livrée à la maréchale et à madame de Puisieux, qui me firent achever ma toilette, c’est-à-dire mettre mon panier et mon bas de robe, ensuite répéter mes révérences, pour lesquelles j’avais pris un maître : c’était alors Gardel qui apprenait à les faire. Ces dames furent très contentes de cette répétition ; mais madame de Puisieux me défendit de repousser doucement en arrière avec le pied mon bas de robe, lorsque je me retirais à reculons, en disant que cela était théâtral. Je lui représentai que si je ne repoussais pas cette longue queue, je m’entortillerais les pieds dedans, et que je tomberais ; elle répéta d’un ton impérieux et sec que cela était théâtral ; je ne répliquai rien : ensuite ces dames s’habillèrent, pendant ce temps je m’ôtai adroitement un peu de rouge, mais malheureusement, au moment de partir, madame de Puisieux s’en aperçut et me dit : « Votre rouge est tombé, mais je vais vous en remettre. » Et elle tira de sa poche une boîte à mouches, et me remit du rouge beaucoup plus foncé que celui que j’avais auparavant. Ma présentation se passa fort bien, elle avait fort bon air parce qu’il y avait beaucoup de femmes. Le roi Louis XV parla beaucoup à madame de Puisieux, et lui dit plusieurs choses agréables sur moi. Quoiqu’il ne fût plus jeune, il me parut bien beau ; ses yeux étaient d’un bleu très foncé, des yeux bleu de roi, disait M. le prince de Conti, et son regard était le plus imposant qu’on puisse imaginer. Il avait, en parlant, un ton bref, et un laconisme particulier, mais qui n’avait rien de dur et de désobligeant : enfin, il avait dans toute sa personne quelque chose de majestueux et de royal, qui le distinguait extrêmement de tous les autres hommes.
M. le dauphin, fils de Louis XV, venait de mourir, on en portait encore le grand deuil ; je fus présentée à la vieille reine, fille de Stanislas, roi de Pologne ; cette princesse, déjà attaquée de la maladie de langueur dont elle mourut quinze ou dix-huit mois après, était couchée sur une chaise longue. Je fus très frappée de lui voir un bonnet de nuit de dentelle, avec de grandes girandoles de diamants. Elle m’intéressa beaucoup, parce qu’on disait que c’était la mort de son fils qui la conduisait au tombeau. C’était une charmante petite vieille, elle avait conservé une très jolie physionomie et un sourire ravissant. Elle était obligeante, gracieuse, et le doux son de sa voix, un peu languissante, allait au cœur. Sa conduite entière avait toujours été d’une pureté irréprochable : elle était pieuse, bonne, charitable ; elle aimait les lettres, et les protégea avec discernement. Elle avait beaucoup de finesse dans l’esprit, on citait d’elle une grande quantité de mots charmants. Je fus ensuite présentée à Mesdames et aux enfants de France ; le soir j’allai au jeu de Mesdames. Peu de jours après ma présentation, nous retournâmes à Genlis. J’y passai un été fort agréable. Dans le cours de cet été nous jouâmes Nanine, les Précieuses ridicules, le Méchant, et la Comtesse d’Escarbagnas ; les meilleurs acteurs étaient M. de Genlis et moi ; ma belle-sœur, malgré toutes mes leçons, ne jouait pas bien, mais elle n’y mettait nulle prétention. Nous avions pour spectateurs nos voisins et nos paysans.
Il y avait à Genlis la plus grande baignoire que j’aie jamais vue, on aurait pu y tenir à l’aise quatre personnes. Un jour je proposai à ma belle-sœur de nous y baigner dans du lait pur, et d’aller acheter, dans les environs, tout le lait des fermes. Nous nous déguisâmes en paysannes, et montées sur des ânes, et conduites par le charretier Jean, mon premier maître d’équitation, nous partîmes de Genlis à six heures du matin, et nous allâmes à deux lieues à la ronde de tous les côtés demander tout le lait des chaumières, en ordonnant de porter ce lait le lendemain de grand matin au château de Genlis. Nous prîmes un bain de lait, ce qui est la plus agréable chose du monde ; nous avions fait couvrir la surface du bain de feuilles de roses, et nous restâmes plus de deux heures dans ce charmant bain.
Je composai, dans ce temps, un roman que j’intitulai les Dangers de la célébrité ; quatre ou cinq ans après, je perdis ce manuscrit ; l’idée en était morale, mais, autant que je puis m’en souvenir, il était ennuyeux.