Il y avait dans le palais une très belle salle de spectacle. Le lendemain on joua un opéra pour la princesse. Nous admirâmes à ce spectacle une décoration véritablement magique ; elle était formée par de magnifiques colonnes creuses de cristal, dans lesquelles étaient posés des flambeaux allumés.
De là, nous allâmes à Venise ; tout y est silencieux ; on croit être dans une ville enchantée. Nous vîmes la fameuse fête du Bucentaure. C’est le nom du superbe vaisseau tout doré dans lequel le doge, accompagné du sénat, avec leurs longues robes de cérémonie, épousait la mer Adriatique. Le doge et le sénat se rendaient d’abord à l’église Saint-Georges pour y entendre l’office divin ; ensuite il s’embarquait dans le Bucentaure, où il s’asseyait avec tout le sénat, que l’on voyait parfaitement à travers les glaces de ce bâtiment. Venise entier, dans les gondoles, le suivait. Les seules gondoles des ambassadeurs étaient de couleur et très magnifiques. Après une petite navigation le doge ouvrait une petite glace, tirait de son doigt un anneau d’or qu’il élevait en l’air, et qu’ensuite il jetait dans la mer en s’écriant à haute voix qu’il l’épousait.
Les gondoliers étaient fort remarquables pour leur probité et leur goût pour la musique. Ils avaient leurs entrées à l’opéra, ce qui leur avait donné, de père en fils, un tel goût de chant et de poésie, que d’oreille ils mettaient en chant les stances de la Jérusalem délivrée ; et, parmi ces compositions, il s’en trouvait de si jolies, que tous les ans on en faisait graver quelques-unes sous le titre de Barcaroles. On allait souvent les entendre chanter les soirs. Ils chantaient, ou en partie, ou tour à tour, en se répondant, et toujours avec un agrément infini.
Comme on se l’imagine bien, la ville que je vis avec le plus d’enthousiasme fut Rome. Le cardinal de Bernis, auquel j’avais annoncé l’arrivée de madame la duchesse de Chartres, nous reçut avec une grâce dont rien ne peut donner l’idée. Il avait alors soixante-dix ans, une très bonne santé, et un visage d’une grande fraîcheur. Je n’ai jamais vu de magnificence surpasser la sienne ; nous logions chez lui, il nourrissait nos femmes et nos valets de chambre ; leur table était servie comme la sienne, et avec un surtout superbe. Tous les matins, après mon déjeuner, on apportait dans ma chambre un immense plateau chargé de glaces et de blanc-manger, que l’on renouvelait deux ou trois fois par jour. Il se mettait toujours à table entre madame la duchesse de Chartres et moi. Les dîners de la meilleure chère rassemblaient la meilleure compagnie. Je me baignai beaucoup à Rome, et toujours les soirs ; et, aussitôt que j’étais dans le bain, on avertissait le cardinal, qui venait, avec son neveu, causer trois quarts d’heure avec moi.
Je n’ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassassent tout ce que mon imagination avait pu me représenter : la mer et Saint-Pierre de Rome. Le jour de la Saint-Pierre, il y avait dans l’église dix-huit orgues jouant ensemble, qui ne produisaient que l’effet d’un bon orgue dans une église ordinaire. On n’a jamais vu honorer Dieu, quand on n’a pas assisté au service divin dans ce temple admirable. Je crois que l’athée même y serait ému.
Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse de Chartres de magnifiques conversations, c’est-à-dire des assemblées de deux ou trois mille personnes. On l’appelait le roi de Rome, et il l’était, en effet, par sa magnificence. Le cardinal Albani avait les plus belles collections de l’Italie. Il était si passionné pour toutes les choses antiques que, lorsqu’on ne voulait pas les lui vendre, il les volait ; il a fait dans ce genre une action inouïe. Le prince de Palestrina avait, dans le jardin de sa maison de campagne, un superbe obélisque antique, qu’il refusa de vendre au cardinal Albani, qui voulait à tout prix en faire l’acquisition. Peu de temps après le prince fit un voyage ; le cardinal envoya la nuit quatre mille hommes, qui entrèrent de force dans le jardin, enlevèrent l’obélisque et le lui apportèrent. Il le mit dans son jardin à la villa Albani. Comme le cardinal était excessivement puissant, le prince n’osa pas lui intenter un procès ; il prit la chose en plaisantant. Ce prince de Palestrina était père de la duchesse de Cerifalco, qui passa neuf ans dans un souterrain, et dont j’ai conté l’étonnante histoire dans Adèle et Théodore. Le prince donna une fête à madame la duchesse de Chartres : la duchesse y vint par respect pour une princesse de la maison de Bourbon, car elle vivait dans la plus grande retraite, étant sujette depuis ses malheurs à tomber du haut mal ; elle ne resta qu’un quart d’heure à cette fête. Cette malheureuse personne était d’une piété d’ange. Elle a toujours ignoré, et l’on n’a jamais su pourquoi son barbare époux l’avait enfermée dans ce souterrain. Le duc son mari, lorsqu’il fut lui-même à l’article de la mort, confia à un valet de chambre que, pour des raisons de famille, il avait enfermé dans un souterrain une femme coupable et folle. Le valet de chambre reçut une clef du souterrain, pour secourir l’infortunée, qui depuis deux jours manquait de nourriture. Il frappa inutilement aux tours ; elle ne vint point recevoir son pain et son eau, elle était évanouie : le valet entra, la secourut, la reconnut, lui donna de la nourriture pour plusieurs jours, lui laissa la clef du souterrain, et envoya à Rome un courrier au prince de Palestrina, avec un billet de la duchesse, qui, dans quatre lignes et demie, lui apprenait son existence, et l’appelait à son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de sa famille, alla se jeter aux pieds du roi de Naples, et lui conter cette histoire. Le roi lui donna un régiment pour l’escorter au château au cas où la force serait nécessaire. Quand le prince de Palestrina y arriva, le duc vivait encore : on lui apprit, de la part du prince, que son crime était connu, et qu’on allait délivrer sa victime ; le duc expira peu d’heures après. De Rome nous allâmes à Naples.
Nous logeâmes chez l’ambassadeur, qui donna aussi des fêtes charmantes à madame la duchesse de Chartres. Nous arrivâmes à midi, et, en passant dans la rue de Tolède, qui est aussi peuplée que la rue Saint-Honoré, on nous vola deux porte-manteaux qui contenaient des habits de livrée de nos gens, et tous nos paniers de robes parées. Nous avions besoin de nos paniers pour être présentées le lendemain matin. L’ambassadeur en emprunta à des dames de sa connaissance ; mais ces paniers étaient beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que nos robes se trouvèrent très raccourcies, et nous parûmes à la cour fort ridiculement habillées. L’ambassadeur conta notre aventure ; on en rit beaucoup, et le roi dit à l’ambassadeur qu’il fallait s’adresser, de sa part, à un homme de justice qu’il lui nomma, qu’il fît venir le chef de cette bande de filous, qu’il connaissait, et qu’il lui ordonnât, au nom du roi, de rendre ces paniers, et gratuitement ; ces voleurs étaient tolérés par le gouvernement, auquel ils donnaient une rétribution. Ce que je trouvai fort étrange à Naples, c’est que le roi donnait sa main à baiser à toutes les dames : ce qui ne s’est jamais vu en France ; mais, en allant dîner, il les faisait toutes passer devant lui, galanterie que nos rois n’avaient pas. Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette princesse ressemblait beaucoup à la reine de France ; elle avait moins d’éclat et de noblesse ; mais sa physionomie était extrêmement douce, ses manières étaient remplies de grâce : elle avait des talents, de l’esprit et de l’instruction ; elle aimait beaucoup la musique, elle chantait agréablement l’italien. Nous la vîmes, deux ou trois fois dans son intérieur, donner des leçons aux princesses ses filles. Elle leur expliquait des livres d’histoire en estampes, et parfaitement bien. Nous vîmes chez elle le petit prince royal, qui tétait encore. Sa nourrice était une paysanne de Calabre. La reine avait voulu qu’elle conservât son costume de paysanne, ce que je trouvai de fort bon goût. L’enfant était si accoutumé à être dans les bras de sa mère que, lorsqu’elle faisait semblant de s’en aller de la chambre, il pleurait : ce qui prouve combien elle passait de temps dans son intérieur avec ses enfants.
Le roi chanta, par galanterie pour madame la duchesse de Chartres, une vieille chanson française. Sa voix royale ne me fit pas autant plaisir que celle de la reine. Ce prince, qui était très bon et très affable, avait reçu une éducation si négligée, qu’il ne savait pas alors parfaitement l’italien : il ne parlait que le napolitain. Au reste, le roi de Naples était alors extrêmement jeune : il a regagné depuis, par l’expérience, par l’étude et par sa conduite, tout ce qui peut donner de la dignité personnelle à un souverain.
Je vis à Naples une chose qui m’intéressa vivement, ce fut le déroulement des manuscrits brûlés : l’inventeur de cette opération ingénieuse et lente la fit devant nous ; mais il n’avait pas d’élèves, et ce travail si curieux n’avançait point. Il déroulait, dans ce moment, un ouvrage sur la musique.
La beauté du climat de Naples est incomparable, ainsi que celle de son port, de ses sites et de ses environs, si curieux d’ailleurs par tant de merveilles de la nature, et que nous vîmes toutes avec détail. Nous allâmes souvent dans la maison de campagne de la princesse de Francaville ; nous vîmes dans son jardin des ananas en pleine terre ; nous en mangeâmes, nous les trouvâmes délicieux, et M. de Genlis nous dit qu’ils étaient aussi bons que ceux des Indes. Il fallait avoir une assiette creuse lorsqu’on les coupait, et cette assiette se remplissait de jus. Cependant, la princesse de Francaville était la seule qui en eût : personne d’ailleurs ne les cultivait ; le roi même n’en avait pas. J’ai mangé à Naples les plus belles et les meilleures figues que j’aie jamais vues ; elles étaient grosses comme de belles poires.