Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que, dans ce moment, il jetait beaucoup d’étincelles et lançait des pierres. Nous vîmes avec admiration la belle ville antique découverte de Pompéi, et la grotte de Pausilippe. Une des choses qui me charma le plus furent les guirlandes de vigne qui, partout dans la campagne, unissent les arbres les uns aux autres. Nous avions déjà vu cette manière de cultiver la vigne dans la Lombardie ; mais, dans ce dernier pays, les arbres sont petits, et dans les environs de Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande élévation.
Dans nos promenades avec l’ambassadeur, il nous fit une malice qui nous causa une frayeur extrême. Il nous fit passer (ce que les femmes évitent toujours à Naples) sur le quai où se tenaient les lazzaroni, où ils avaient la permission d’être tout nus, sans chemise, sans nul vêtement et nulle draperie. Tout leur corps, ainsi que leur visage, est d’un rouge foncé ; ils ressemblent à d’effrayants sauvages.
La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse chartreuse de Saint-Martin, où les femmes n’entrent jamais. Madame la duchesse de Chartres avait un bref du pape pour y entrer avec toute sa suite. On voit dans ce monastère le fameux crucifix de Michel-Ange, dont l’admirable vérité de l’expression a fait dire sérieusement que Michel-Ange avait eu la barbarie de le peindre d’après un homme qu’il avait fait secrètement crucifier dans son atelier : calomnie absurde autant qu’atroce, qui n’aura d’abord été qu’une exagération d’éloge, et qui est devenue ensuite un conte populaire, mais démenti par la vie entière de l’artiste.
Nous quittâmes Naples, enchantées de la ville, des environs, de la cour, et de notre ambassadeur, qui avait donné à la princesse des fêtes charmantes. Nous avons encore séjourné dans une autre cour, à Parme. L’infant était d’une très grande piété ; nous fûmes frappées de sa ressemblance avec madame la duchesse de Chartres, dont il avait d’ailleurs la bonté et l’aimable caractère. L’infante, sœur de la reine de France, était une princesse fort extraordinaire ; elle n’aimait que la chasse ; elle passait la plus grande partie de sa vie à cheval, dans les bois. Elle eut aussi une grande envie de m’entendre jouer de la harpe ; je m’y refusai, sous prétexte que ma harpe était dérangée ; mais j’eus cette complaisance pour notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, qui me promit qu’il n’y aurait chez elle que six personnes de ses amis, qui ne le diraient pas. Nous logions dans le palais. Je fis porter ma harpe chez madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout de suite après le souper. Je jouais depuis dix ou douze minutes, lorsque tout à coup les deux battants de la porte du salon s’ouvrirent, et nous vîmes paraître l’infante : ce fut un coup de foudre. L’infante, avec beaucoup de grâce, nous dit que nous avions été trahies, et qu’elle espérait que je ne l’empêcherais pas de profiter de ma complaisance pour madame de Flavigny. Je fis une courte apologie ; et, pensant que la meilleure serait de jouer de la harpe tant qu’elle le voudrait, je m’exécutai de bonne grâce, ayant l’air de n’être occupée que du soin de lui plaire. Son obligeance pour moi fut extrême. Le lendemain elle ne parla que de ma harpe, et elle dit qu’elle en avait la tête si remplie, qu’ayant eu à écrire à l’impératrice sa mère, ma harpe tenait une grande page de sa lettre.
Pour finir l’histoire des cours des sœurs de la reine de France, j’ai interrompu le fil de mon voyage, car de Naples nous retournâmes à Rome, où nous séjournâmes encore une quinzaine de jours. Le cardinal, à notre départ, eut une attention pour la princesse qui pensa nous être bien funeste : il fit mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues ne se trouvaient pas proportionnées à la voiture, il était impossible d’aller bon train dans le plus beau chemin du monde sans verser ; c’est ce qui nous arriva à un demi-quart de lieue de Rome : la voiture versa du côté de madame la duchesse de Chartres. Ne voulant pas tomber sur elle, je me jetai, du premier mouvement, de l’autre côté, je cassai la glace et je me blessai à la tête ; tandis qu’on relevait la voiture, nous allâmes à pied nous réfugier dans un mauvais cabaret appelé la Storta, qui était sur la route : nous envoyâmes un courrier à Rome pour demander nos vieilles roues, que le chevalier de Bernis, escorté d’une charrette qui les portait, nous ramena. Nous avons fait tout le reste du voyage avec ces mêmes roues et sans accident. Nous revînmes en France par Turin. Nous restâmes à cette cour huit ou dix jours ; nous y revîmes avec un grand intérêt madame Clothilde, épouse du prince de Piémont : cette princesse, douée de toutes les vertus, était unie à un prince digne d’elle, par sa piété, sa bienfaisance et sa vie exemplaire.
Toutes nos lettres de Paris nous annonçaient que la princesse serait exilée en arrivant, pour avoir fait ce voyage sans permission. Nous allâmes sur-le-champ à la cour. Madame la duchesse de Chartres fut reçue sèchement ; toute la disgrâce se borna à cela, et très peu de temps après, on n’eut plus l’air de penser à notre escapade.
Madame la duchesse de Chartres avait déjà deux garçons : l’aîné s’appelait duc de Valois. Il était depuis longtemps convenu entre nous que si elle avait une fille, j’en serais la gouvernante. J’étais décidée à ne point élever la princesse au Palais-Royal, mais à me mettre dans un couvent avec elle. Ce sacrifice était grand à mon âge. J’avais tant d’attachement pour M. le duc et madame la duchesse de Chartres que cette résolution ne me coûtait rien. Tous ces projets furent secrets entre madame la duchesse de Chartres et moi. Elle désirait avec passion une fille, elle me confia qu’elle l’avait demandée à Dieu dans toutes les églises d’Italie. Ainsi, sa joie fut extrême en mettant au monde deux petites princesses. Dans les premiers jours de leur existence, elles étaient d’une faiblesse extrême. On les confia aux soins de madame de Rochambeau, et elles restèrent au Palais-Royal jusqu’au moment où je devais les prendre. Pendant ce temps, on bâtissait notre pavillon de Belle-Chasse.
J’allais tous les jours passer une heure dans l’appartement des petites princesses, que j’aimais déjà passionnément. Enfin, le moment arriva où j’allais me séparer du monde, et entrer dans un couvent ; j’avais trente et un ans (1777), une santé parfaite, et à la figure que j’avais conservée j’aurais pu m’ôter plusieurs années. Depuis un an je ne mettais plus de rouge. Voici comment je quittai le rouge. Étant à Villers-Cotterets, dans ma jeunesse, à l’âge de vingt et un à vingt-deux ans, on parla des vieilles femmes qui mettaient toujours du rouge, et on les critiqua, je dis que, pour moi, j’étais décidée à le quitter à trente ans ; on se récria, et surtout M. le duc de Chartres : je lui offris de parier une discrétion que je quitterais le rouge le 25 janvier 1776, et je tins parole. On n’oublia pas cette singulière gageure ; le 25 janvier je trouvai dans mon cabinet une poupée de grandeur naturelle, assise devant mon bureau une plume à la main et coiffée avec des millions de plumes. Sur mon bureau était d’un côté une rame de superbe papier, et de l’autre trente-deux livres in-8o blancs, reliés en maroquin rouge ; aux pieds de la poupée était un carton rempli de petits papiers à billet, d’enveloppes, de cire à cacheter, de poudre d’or et d’argent, avec un canif, des ciseaux, une règle, un compas, etc. Ce présent m’enchanta ; je n’ai jamais mis de rouge depuis.
J’entrai à Belle-Chasse dans le pavillon charmant bâti au milieu du jardin, et sur mes plans : ce pavillon communiquait au couvent par un long berceau de treillage recouvert de toile cirée et chargé de vigne. Toute la communauté, conduite par la prieure, vint recevoir mes petites princesses à la grande porte du couvent : ensuite, nous allâmes nous établir dans notre jolie maison. Je ne sentis que de la joie en entrant dans ce paisible asile où j’allais exercer un si doux empire : je pensais que je pourrais me livrer à mes véritables goûts, et que je ne serais plus en butte à la méchanceté qui m’avait causé tant de chagrins ! Je ne fus pas fort tranquille les premiers jours, parce que la curiosité attira à Belle-Chasse toutes les personnes du Palais-Royal et tout ce que je connaissais d’ailleurs. Tout le monde fut enchanté de mon établissement, qui était en effet charmant. J’avais dans ma chambre à coucher une grande alcôve, dont mon lit n’occupait que la moitié ; il s’y trouvait un passage qui donnait dans la chambre des princesses à côté de la mienne, et dont je n’étais séparée que par une porte de glace sans tain et sans rideau, de sorte que je pouvais voir de mon lit tout ce qui se passait chez elles. Une des pièces de l’appartement contenait dans des armoires de glaces tout mon cabinet d’histoire naturelle : je n’avais emporté du Palais-Royal que cela et mon bureau. J’ai été la première femme qui ait eu un bureau ; ce que l’on critiqua beaucoup d’abord, et ensuite presque toutes les femmes en eurent.
Un jour, au Palais-Royal, M. le duc de Chartres me chargea de lui trouver pour Mousseaux, un bon jardinier qui voulût épouser une jeune laitière. Je me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la laitière du château de Genlis ; je calculai qu’elle devait avoir dix-huit ans, et j’écrivis à madame Foret, sa mère, qui m’apprit qu’elle n’était point mariée : alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame Adam, la plus célèbre laitière ; elle apprit là à faire d’excellents fromages à la crème, et à se perfectionner dans tout ce qui avait rapport à cet état. Elle y resta trois mois ; pendant ce temps, je cherchai un jardinier ; j’en trouvai un qui a été fort célèbre dans son art : il était Allemand, et s’appelait Etickausen. Rose était jolie et d’une honnêteté parfaite ; mon jardinier en devint tout de suite amoureux ; je lui donnai un joli trousseau, je la mariai, et je la menai moi-même à l’église ; ensuite j’eus le plaisir de la conduire à Mousseaux, dans une charmante petite maison que M. le duc de Chartres avait fait bâtir exprès pour eux, en forme d’une grande laiterie ornée, toute meublée, avec des armoires remplies de linge de ménage, de faïence, de casseroles, et contenant en outre douze couverts d’argent. M. le duc de Chartres, en ma faveur, leur donna mille écus de gages, et Etickausen, pour compléter le bonheur de sa femme, imagina une chose charmante : à son insu il fit venir à Genlis sa mère, qu’elle trouva dans sa maison, sans s’y attendre. J’étais seule dans la confidence ; Etickausen, pour lui causer cette surprise, n’avait pas voulu qu’elle assistât au mariage ; il garda toujours avec lui cette bonne femme, dont il eut tous les soins possibles, et qu’il ne quitta que lorsque je la lui demandai par la suite, pour en faire notre laitière à Saint-Leu.