J’ai conduit la maison de Belle-Chasse et l’éducation des princesses et des princes, leurs frères, avec une économie remarquable, et qui a été citée : mon premier principe était de compter tous les jours, et de savoir le prix des choses, et surtout les doses de comestibles données chaque jour à la cuisine pour les repas. Les doses ne changent jamais ; c’est là-dessus principalement qu’il y a du gaspillage quand on n’y fait pas une extrême attention. Je savais donc ce qu’il fallait donner de vermicelle ou de riz pour un potage de quatre, huit, douze personnes, pour le sucre, les compotes, les crèmes, etc., l’huile, le beurre, le laitage, etc. Enfin, j’envoyais toutes les semaines à la halle un homme dont je connais la probité : il s’informait du prix de toutes les denrées, et il me rapportait ce détail par écrit. On lit avec plaisir dans les Lettres et les Mémoires de madame de Maintenon les conseils de ménage qu’elle donne sans cesse à son frère et à sa jeune belle-sœur, leur prescrivant ce qu’ils doivent se faire servir à leur dîner, les instruisant du prix des comestibles, etc. Cette bonhomie et ces petits soins plaisent dans une personne qui vivait dans un si grande monde.
Je menais à Belle-Chasse une vie délicieuse ; par ma place j’étais dispensée de l’ennui mortel d’aller faire des visites ; je n’en faisais uniquement qu’à Madame de Puisieux ; ces visites étaient rares, parce qu’elle venait très souvent chez moi, les soirs, depuis huit heures jusqu’à dix, où notre grille se fermait ; cette grille ne pouvait être ouverte que par une religieuse ; nous en avions deux que l’on changeait toutes les semaines, et qui se tenaient au bas de notre escalier intérieur. Les hommes entraient dans notre pavillon, c’était un droit de princesse du sang ; mais ils étaient obligés de sortir à dix heures au plus tard. Quand on voulait entrer, on sonnait à la grille, et les religieuses, rabattant leur voile, allaient ouvrir. Les valets de chambre, les valets de pied et nos domestiques se tenaient le jour dans nos antichambres, mais ils sortaient tous les soirs à dix heures ; aucun homme ne couchait dans notre pavillon, et les religieuses, en s’en allant, emportaient les clefs de notre grille.
Les plus heureuses années de ma vie ont été celles que j’ai passées aux châteaux de Saint-Aubin, de Genlis et de Sillery, et à Belle-Chasse.
J’avais obtenu la permission d’avoir à Belle-Chasse ma mère et mes enfants avec moi.
Pour éviter des dépenses inutiles, j’avais décidé qu’aucun de mes amis ne dînerait à Belle-Chasse, à l’exception de mon mari, de mon frère et de mes deux belles-sœurs, mais ils y dînaient rarement.
La beauté extraordinaire de ma fille aînée, ses talents surprenants pour son âge et son charmant caractère ; ma place de dame restée vacante, et qu’elle devait avoir, et enfin un régiment promis à celui qu’elle épouserait, me la faisaient dès lors demander par beaucoup de personnes. Je n’avais nulle envie de la marier si jeune, et j’attachais un grand intérêt à finir son éducation ; elle était déjà bonne musicienne, elle jouait d’une manière surprenante du clavecin, et, pour le moins, aussi bien de la harpe, que je lui avais seule enseignée avec la méthode que j’ai inventée d’exercer séparément les deux mains, par des passages contenant successivement toutes les difficultés. Je l’avais commencée à neuf ans, et à treize elle jouait sur la harpe, avec une très belle exécution, les pièces de clavecin les plus difficiles ; elle dessinait la figure d’une manière charmante, et d’après nature ; peu de temps après elle a peint avec perfection dans tous les genres, en miniature et à l’huile ; elle a eu les mêmes succès pour le clavecin, pour la harpe. Je n’ai vu personne danser aussi bien qu’elle. Outre ces talents agréables et brillants, elle a eu beaucoup d’instruction et de solidité dans l’esprit ; par la suite elle étudia la chimie, et, en faisant des expériences, elle découvrit un sel qui a porté son nom. Sa sœur, remplie de bonnes qualités, de gentillesse, de finesse et d’esprit, avait moins d’aptitude pour les arts, à l’exception du dessin, dans lequel, ainsi que dans la peinture, elle excelle aujourd’hui dans plusieurs genres ; mais la nature lui avait refusé de grandes dispositions pour la musique. Ma famille était cependant très musicale : mon père, ma mère, ma tante, mon frère, mon mari, ma fille aînée et moi, nous étions bien organisés pour la musique.
Je dirai ici en passant que, pour la musique, on ne forcera jamais la nature, à moins d’une constante application ; j’ai donné à ma fille Pulchérie les meilleurs maîtres, Charpentier, pour le clavecin, Piccini, pour le chant, moi, pour la harpe, et en outre un répétiteur ; elle a eu, dans les deux dernières années de son éducation, jusqu’à dix-huit louis par mois de maîtres, et je n’ai jamais pu lui donner un talent musical ; sa sœur ne m’a coûté que le quart, et elle en avait de supérieurs : il est bien regrettable d’avoir employé inutilement un temps si considérable, qu’on aurait pu donner à l’acquisition de connaissances solides. Cependant je ne négligeai point de lui apprendre l’histoire et les différentes choses qui peuvent orner l’esprit : elle apprit aussi, avec succès, l’anglais et l’italien ; mais, en sacrifiant la musique, j’aurais pu lui donner une instruction véritablement extraordinaire.
Mais elle tenait de la nature, ce qui vaut mille fois mieux que les talents les plus brillants, une âme noble, désintéressée et la sensibilité la plus touchante ; je n’en citerai qu’un trait, qui pourra seul en donner l’idée. Elle avait quinze ans, nous étions à Belle-Chasse, je savais qu’elle prenait soin d’une pauvre vieille femme qui logeait dans notre rue, et je croyais que ce soin se bornait à lui donner la plus grande partie de ses menus plaisirs et de l’argent que lui donnaient, à sa fête et au jour de l’an, son père et mon beau-frère. Nous étions en hiver et le froid était excessivement rigoureux. Comme j’avais réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense, j’avais décidé qu’on ne porterait dans sa chambre, pour toute la matinée, que trois bûches, et je m’aperçus que tous les matins en descendant chez moi elle avait un air frileux que je ne lui avais jamais vu, elle grelottait, se mettait dans le feu, se brûlait, etc. J’avais beau la gronder, elle ne répondait rien et recommençait le lendemain, ce qui dura plus de six semaines ; enfin mon fidèle Horain, qui avait toujours l’œil aux intérêts de la maison, vint m’avertir qu’il avait découvert qu’un marmiton nommé Albinori emportait de Belle-Chasse, tous les matins, de très bonne heure, une certaine quantité de bois, et que, pris sur le fait, il avait refusé insolemment d’entrer en explication ; je fis venir Albinori, je le questionnai avec une grande sévérité, ce qui ne l’effraya pas du tout ; il me déclara qu’il n’avait agi que par l’ordre de mademoiselle de Genlis (on appelait ainsi madame de Valence depuis le mariage de sa sœur), qui se passait de feu depuis deux mois pour donner tout son bois à sa vieille femme, et Albinori, qui me fit cette confidence avec tout l’orgueil d’un ambassadeur chargé d’une mission honorable, me recommanda de n’en rien dire à mademoiselle de Genlis, parce qu’elle lui avait fait promettre le plus grand secret. On peut juger du plaisir inexprimable que me causa cette découverte ! J’envoyai une voie de bois à la vieille femme, à condition que Pulchérie garderait ses trois bûches.
Quoique ma fille aînée n’eût que quatorze ans, je me décidai enfin à la marier. Le choix de M. de Genlis se fixa sur un Belge, M. le marquis de Becelaer de Lawœstine : il avait vingt ans, une figure charmante aussi agréable que régulière, une grande naissance, il était fils unique ; son père possédait une terre de soixante mille livres de rente auprès de Bruxelles ; enfin M. de Lawœstine devait hériter de la grandesse après la mort de madame la princesse de Ghistelle, sa tante, qui avait cinquante ans et qui n’avait point d’enfants. Le père de M. de Lawœstine était fort avare et ne voulut donner que six mille francs ; mais M. de Genlis donna à son gendre sa place de capitaine des gardes, et mon logement tout meublé du Palais-Royal ; ce qui, joint à la place de dame de ma fille et à l’assurance d’être riche un jour, leur formait un sort très convenable. Je donnai pour le trousseau de ma fille une quantité de belles robes en pièces, que j’amassais depuis dix ans, avec ce dessein ; en outre, j’avais une très grande quantité de porcelaine et de vermeil ; j’en fis un partage à peu près égal entre elle et sa sœur, sans me réserver une seule tasse. Je mis sur-le-champ Pulchérie en possession de son lot, que je fis porter dans sa chambre. Je fis acheter pour moi un cabaret de terre de pipe ; on ne m’a jamais vue depuis à Belle-Chasse sortir de cette simplicité, que j’ai attribuée à madame d’Alnane, dans Adèle et Théodore. Enfin je donnai à ma fille aînée ce que j’avais de plus beau en diamants et en bijoux, de très beaux bracelets, entre autres, et un papillon de diamants ; je donnai tout le reste à sa sœur : j’avais trente-trois ans ; j’aurais fait, sans aucun effort, les mêmes sacrifices à vingt. Huit jours avant le mariage, on m’apporta, de la part de M. le duc et de madame la duchesse de Chartres, de magnifiques bracelets et une superbe aigrette de diamants, présent de noce pour ma fille.
Ma tranquillité fut troublée par un événement qui me causa une vive affliction. L’aînée des deux petites princesses, mademoiselle d’Orléans, prit la rougeole ; comme il fallait séparer d’elle sa sœur, j’offris à madame la duchesse de Chartres, ou de l’emmener à Saint-Cloud, ou de rester à Belle-Chasse avec la malade. Madame la duchesse de Chartres, quoiqu’elle n’eût point eu la rougeole, voulut soigner la malade. Alors j’allai à Saint-Cloud avec l’autre princesse, qui n’eut point cette maladie ; mais le neuvième jour, le médecin, M. Barthès (M. Tronchin était mort), jugea fort mal à propos que l’on pouvait transporter la princesse au Palais-Royal : il faisait froid, ce transport causa une rechute à l’enfant, qui mourut au bout de six jours. La princesse qui me restait prit le nom d’Orléans, elle avait eu jusqu’alors celui de Chartres : elle était âgée de cinq ans. Rien ne peut exprimer la douleur qu’éprouva cette enfant de la mort de sa sœur ; elle se contraignait devant moi pour ne pas m’affliger. Souvent, dans la chambre, me tournant le dos et paraissant jouer, elle pleurait en silence. Il fallut faire disparaître tous les joujoux qui avaient servi à sa sœur, et lui en donner qui n’eussent aucune ressemblance avec ceux-là.