Cependant M. le duc de Chartres s’occupait du soin de donner un gouverneur à ses fils. L’aîné, M. le duc de Valois, avait près de huit ans.
Un soir que M. le duc de Chartres vint, comme à l’ordinaire, entre huit et neuf heures, à Belle-Chasse, il me trouva seule, et il me dit sur-le-champ qu’il n’avait plus de temps à perdre pour nommer un gouverneur, parce que, sans cela, ses enfants auraient le ton de garçons de boutique ; et il me conta que, le matin, M. le duc de Valois lui avait dit qu’il avait bien tambouriné à sa porte, et que, dans le même entretien, il avait ajouté, en parlant de ses promenades à Saint-Cloud, qu’on y était bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait, par les insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes qui décidèrent M. le duc de Chartres à ne plus différer la nomination d’un gouverneur. Il me consulta sur le choix : je lui proposai M. de Schomberg, il le refusa, en disant qu’il rendrait ses enfants pédants ; je proposai le chevalier de Durfort, il dit qu’il leur donnerait de l’exagération et de l’emphase ; je parlai de M. de Thiars, M. le duc de Chartres répondit qu’il était trop léger, et qu’il ne s’en occuperait pas du tout. Alors je me mis à rire, et je lui dis : « Eh bien, moi ! » Pourquoi pas ? reprit-il sérieusement. L’air et le ton de M. le duc de Chartres me frappèrent vivement : je vis la possibilité d’une chose extraordinaire et glorieuse, et je désirai qu’elle pût avoir lieu. Je lui dis franchement ma pensée. M. le duc de Chartres parut charmé et me dit : « Voilà qui est fait, vous serez leur gouverneur. » Ce furent ses propres paroles. Nous décidâmes tous les arrangements ; il fut convenu que l’on conserverait M. de Bonnard et l’abbé Guyot, précepteur, qui avait aussi été placé à ma recommandation ; que ces messieurs amèneraient les princes tous les matins à Belle-Chasse, à midi, et les ramèneraient à dix heures du soir ; que l’on achèterait une maison de campagne pour y passer tous les ans huit mois et que je serais maîtresse absolue de leur éducation. Sachant que je donnerais moi-même les leçons d’histoire, de mythologie, de littérature, etc., ce qui, joint aux leçons que je donnais à mademoiselle d’Orléans, ne me laisserait pas un instant de liberté, M. le duc de Chartres m’offrit vingt mille francs : je lui répondis qu’un tel engagement et de tels soins ne pouvaient être payés que par l’amitié ; il insista, je refusai positivement. J’ai donc fait gratuitement cette éducation de trois princes. Je l’ai consigné dans les Leçons d’une gouvernante, que je fis imprimer au commencement de l’année 1790, sous les yeux de M. le duc et de madame la duchesse d’Orléans, qui n’ont jamais nié cette vérité. Madame la duchesse de Chartres vit avec une joie extrême que je me chargeais de tous ses enfants. M. le duc de Chartres, avant de le déclarer publiquement, alla à Versailles en faire part au roi ; nous imaginions qu’il blâmerait cette singularité ; tout au contraire il l’approuva en disant : « Vous faites très bien, et je le trouve bon. » Alors la chose fut déclarée. Cet événement ne produisit pas autant de surprise que je l’avais craint ; en général la chose fut approuvée.
On convint que les matins au Palais-Royal, les princes, levés à sept heures, prendraient avec M. l’abbé leur leçon de latin et leur instruction religieuse, et celle de calcul avec M. Lebrun, qui ensuite les amènerait à Belle-Chasse à onze heures. L’abbé et M. Lebrun y restaient, ou, à leur choix, s’en allaient et revenaient pour le dîner à deux heures. Après le dîner ils étaient maîtres d’aller où ils voulaient ; je me chargeais toute seule du reste de la journée, jusqu’à neuf heures ; ces messieurs revenaient pour le souper et emmenaient les princes à dix heures. Je priai M. Lebrun de faire un journal détaillé de la matinée des princes, jusqu’à onze heures, en laissant une marge pour mes observations. J’écrivis les premières pages de ce journal. Ces pages contenaient des instructions particulières pour M. Lebrun, sur l’éducation des princes. M. Lebrun m’apportait tous les matins ce journal, je le lisais sur-le-champ ; je grondais ou je louais, je punissais ou je récompensais les princes, en conséquence de cette lecture. J’avais pensé que ces journaux auraient un grand intérêt pour M. le duc et madame la duchesse de Chartres ; mais ils n’ont jamais voulu les lire, disant qu’ils s’en rapportaient entièrement à moi.
M. le duc de Valois, qui, comme je l’ai dit, avait huit ans, était d’une inapplication inouïe. Je commençai par leur faire des lectures d’histoire ; M. le duc de Valois n’écoutait pas, s’étendait, bâillait, et je fus étrangement surprise, à la première lecture, de le voir couché sur le canapé sur lequel nous étions assis et mettre ses pieds sur la table qui était devant nous. Pour faire connaissance, je le mis sur-le-champ en pénitence ; je lui fis si bien entendre raison qu’il ne m’en sut aucun mauvais gré : il avait un bon sens naturel qui, dès les premiers jours, me frappa ; il aimait la raison comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles ; dès qu’on la lui présentait à propos et avec clarté, il l’écoutait avec intérêt : il s’attacha passionnément à moi, parce qu’il me trouva toujours conséquente et raisonnable. Il fallut le défaire d’une quantité de mauvaises locutions et d’une infinité de manières ridicules : il craignait les chiens ; je n’eus besoin que d’une seule conversation pour faire sentir à M. le duc de Valois la sottise de cette pusillanimité ; il m’écouta attentivement, m’embrassa et me demanda un chien. Je lui en donnai un ; il vainquit sur-le-champ sa répugnance, qui était devenue très réelle. Il avait aussi horreur de l’odeur du vinaigre, manie que je lui fis perdre aussi facilement que son antipathie pour les chiens.
Je reconnus promptement qu’il avait une mémoire véritablement étonnante ; je me flatte d’avoir su développer et cultiver en lui ce beau don de la nature.
Je pris pour second valet de chambre à Belle-Chasse un musicien allemand, qui jouait du piano, et qui en outre savait parfaitement sa langue par principes ; ce fut lui qui enseigna l’allemand à M. le duc de Valois, qui en a toujours pris toutes les leçons sous mes yeux et dans ma chambre. Je lui donnai un valet de chambre italien, avec ordre de ne lui jamais parler que dans cette langue, ainsi qu’au prince son frère ; enfin je lui donnai un maître de langue anglaise, dont il prit aussi les leçons dans ma chambre, ainsi que toutes celles qu’il a prises à Belle-Chasse, à l’exception du dessin : on dessinait le soir dans le salon, à la lampe.
M. le duc de Chartres acheta Saint-Leu, maison charmante où nous avons passé tous les ans la belle saison, c’est-à-dire huit mois de l’année. Je fis faire, dans le beau parc de cette maison, un petit jardin pour chacun de mes élèves : ils y travaillèrent et plantèrent eux-mêmes.
J’attachai en outre à leur éducation un pharmacien, nommé M. Alyon, botaniste et excellent chimiste. Il suivait les princes à toutes leurs promenades, pour leur faire cueillir des plantes et leur apprendre la botanique ; en outre il nous faisait tous les étés un cours de chimie, où j’assistais régulièrement ; enfin j’attachai encore à leur éducation un Polonais, nommé M. Merys, qui avait le plus grand talent pour le dessin et pour peindre les sujets à la gouache ; j’imaginai de lui faire faire une lanterne magique historique ; il la peignit sur verre, et il fit, sur mes descriptions par écrit, l’histoire sainte, l’histoire ancienne, l’histoire romaine, celle de la Chine et du Japon ; on n’a rien vu de plus charmant que cette lanterne magique : tous mes élèves la montraient tour à tour, une fois par semaine.
J’inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs délices. Je leur fis mettre en action et jouer dans le château et dans le jardin, suivant les scènes, les voyages les plus célèbres. Tout le monde dans la maison avait un rôle dans ces espèces de représentations : j’y ai joué moi-même ; nous avions des chevaux frus pour les cavalcades ; la belle rivière du parc nous figurait la mer, une suite de jolis petits bateaux formait nos flottes ; nous avions un magasin de costumes. Les plus beaux voyages que nous ayons joués furent ceux de Vasco de Gama et de Snelgrave. Je fis faire en outre un petit théâtre portatif sur lequel on exécutait des tableaux historiques ; je donnais les sujets, et, la toile baissée, M. Merys groupait les acteurs, qui étaient communément les enfants ; ceux qui ne jouaient pas étaient obligés de deviner le sujet, soit historique, soit mythologique ; on faisait ainsi dans la soirée une douzaine de tableaux. Le célèbre David, qui venait souvent à Saint-Leu, trouvait ce jeu charmant, et il avait un grand plaisir à grouper lui-même ces tableaux fugitifs. Je fis bâtir une véritable salle de comédie ; le théâtre était d’une très jolie proportion ; le fond s’ouvrait et laissait voir, quand on le voulait, une longue allée du jardin tout illuminée et ornée de guirlandes de fleurs. Durant le cours de l’éducation, nous avons joué successivement dans cette salle toutes les pièces de mon Théâtre : les enfants y jouèrent aussi des pantomimes. Il y en eut une si remarquable, que je ne puis la passer sous silence : ce fut celle de Psyché persécutée par Vénus. Madame de Lawœstine, âgée de quinze ans, représentait Vénus, sa sœur Psyché, et Paméla l’Amour. On ne verra jamais trois figures réunies offrir tant de beauté, de charmes et de grâce : David était enthousiasmé de cette pantomime, qui offrait, disait-il, la perfection du beau idéal.
L’hiver, à Paris, j’avais rendu tous les moments utiles ; j’avais mis un tour dans une antichambre, et aux récréations, tous les enfants, ainsi que moi, nous apprenions à tourner. J’appris avec eux ainsi successivement tous les métiers auxquels on peut travailler sans force : celui de gainier ; j’ai fait avec eux une énorme quantité de portefeuilles de maroquin, aussi bien faits que ceux d’Angleterre ; le métier de vannier, où j’ai excellé ; nous avons fait des lacets, des rubans, de la gaze, du cartonnage, des plans en relief, des fleurs artificielles, des grillages de bibliothèque en laiton, du papier marbré, la dorure sur bois, tous les ouvrages imaginables en cheveux, jusqu’aux perruques ; enfin, pour les garçons, la menuiserie. M. le duc de Valois y surpassa tous les autres : avec la seule aide de M. le duc de Montpensier, son frère, il fit pour l’ameublement d’une pauvre paysanne de Saint-Leu, dont il prenait soin, une grande armoire et une table à tiroir, aussi bien travaillées que si elles eussent été faites par le meilleur menuisier. Toutes ces choses ne prenaient point sur leurs études ; c’était leur unique amusement, et jamais enfants ne se sont trouvés si heureux durant leur éducation.