Tous les samedis, nous recevions du monde à Belle-Chasse ; ce que j’avais établi pour former les princes à la politesse et à savoir écouter la conversation.

Quand mademoiselle d’Orléans eut atteint l’âge de sept ans, nous eûmes de la musique et des spectateurs tous les samedis. A cet âge, mademoiselle d’Orléans, que j’avais commencée sur la harpe à cinq ans, jouait d’une manière véritablement surprenante. Aussitôt qu’on me réveillait, elle entrait dans ma chambre avec sa harpe et elle en jouait sans interruption pendant mon déjeuner et ma toilette, et pendant qu’on me coiffait ; ce qui était toujours long parce que j’ai conservé mes grands cheveux jusqu’à l’émigration.

Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais connu un seul défaut à mademoiselle d’Orléans. Elle avait naturellement une vive piété et toutes les vertus. Elle faisait des fautes, mais, je le répète, elle n’avait pas un seul défaut, c’est-à-dire un mauvais penchant.

J’ai déjà parlé du caractère de M. le duc de Valois ; ses deux frères en avaient de fort différents : M. le duc de Montpensier était peu communicatif, mais son âme était sensible et généreuse ; il y avait une élégance naturelle dans toute sa personne et quelque chose de romanesque dans sa figure, son caractère et ses manières.

Le dernier des trois princes, M. le comte de Beaujolais, qu’on me donna à trois ans, était charmant de figure, d’esprit et de caractère : ses défauts même étaient aimables, chose que je n’aime pas qu’on dise, mais qu’il était impossible de ne pas trouver en lui. Nous trouvions aussi qu’il avait beaucoup de ressemblance avec Henri IV, que chaque Français croit avoir connu.

On lui demandait pourquoi il donnait toujours à sa sœur de lait, lorsqu’elle venait le voir, ses plus beaux joujoux : « Eh mais, répondit-il, ce sont ceux que j’aime le mieux, et je pense que ceux-là lui feront plus de plaisir. » Comme il caressait beaucoup cette petite fille, on parut s’en étonner, en ajoutant qu’elle était bien laide. « Ah ! s’écria-t-il, si elle était décrassée, on verrait !… »

Au milieu de tous ces soins, je poursuivais avec plus d’ardeur que jamais mes études particulières ; j’avais donné Adèle et Théodore, qui me causa mes premiers chagrins littéraires.

La critique du monde dans Adèle et Théodore me fit beaucoup d’ennemis, parce qu’elle était piquante et sans exagération. Toutes les parfileuses se déchaînèrent contre moi ; j’avais le droit de les critiquer, car, malgré l’universalité de la mode, je n’avais jamais voulu parfiler ; cette manière de demander des galons à tous les hommes, pour en tirer l’or et le vendre, ces présents de parfilage qu’on recevait au jour de l’an, me paraissaient les choses du monde les plus ignobles… Ce fut un trait de parfilage qui acheva de me gagner le cœur de M. le prince de Condé à Chantilly, lorsque je pariai contre le comte de Coigny vingt-quatre bobines d’or, de douze francs chacune, que je monterais sans tomber une des cascades en escalier : je gagnai, et le soir dans le salon je distribuai les bobines à toutes les dames, qui les reçurent de fort bonne grâce, quoiqu’elles eussent affecté d’être excessivement scandalisées, lorsque je m’engageai à monter la cascade. Ma critique fit tomber sans retour cette mode ; on n’a pas vu depuis, dans la société, une seule femme pour oser demander de l’or à un homme pour le parfiler. Tous ces énormes sacs de parfilage disparurent, et l’on substitua à ce travail la tapisserie et la broderie, qui occupaient si agréablement nos mères et nos grands-mères.

Dans ce temps, M. le duc d’Orléans mourut à Sainte-Assise. M. le duc de Chartres prit le nom d’Orléans, et l’aîné de mes élèves celui de Chartres. Ma tante, madame de Montesson, revint à Paris. M. le duc d’Orléans y alla six jours de suite et se conduisit pour elle de la manière la plus parfaite. Elle me reçut personnellement avec amitié, ce qui a duré depuis cette époque jusqu’à mon départ de France. Le roi fit défendre à ma tante de draper, et de mettre ses gens en deuil. Alors elle prit le parti de s’établir au couvent de l’Assomption, pendant toute l’année de son veuvage ; elle ne reçut qu’à un parloir, dont elle fit dorer les grilles, chose dont on se moqua, non sans raison.

Mon ouvrage sur la religion, que je fis pour la première communion de l’aîné de mes élèves, me rendit l’objet de la haine la plus implacable, la plus envenimée des philosophes : c’est l’ouvrage qui est intitulé la Religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la véritable philosophie. Pendant que j’y travaillais, j’éprouvai le plus grand malheur de ma vie ; je perdis ma fille aînée à vingt et un ans. Après avoir passé cinq ans dans le plus grand monde, sans guide, sans mentor, avec une éclatante beauté, des talents ravissants, l’esprit le plus distingué, elle n’avait jamais donné lieu à la plus légère médisance, elle était universellement aimée. Elle mourut, comme elle avait vécu, avec le calme et la piété d’un ange. Elle fut regrettée dans la société, comme je n’ai vu aucune jeune personne l’être. Je n’oublierai point que le roi même en fut douloureusement frappé ; il mit ses deux mains sur ses yeux, en s’écriant : « C’est affreux ! » C’est d’elle que la reine avait dit qu’elle avait le visage de Vénus, et la taille de Diane. Ce mot était joli parce qu’il la peignait réellement. Après sa mort on découvrit que plusieurs hommes qui n’avaient jamais osé montrer leurs sentiments, avaient été passionnément amoureux d’elle ; quelques-uns d’entre eux en tombèrent malades de chagrin, entre autres le vicomte de Gand, et M. de Florian qui avait fait son portrait fort détaillé, charmant et très ressemblant, dans l’héroïne de son poème de Numa.