Le chagrin altéra tellement ma santé que les médecins m’ordonnèrent d’aller à Spa ; mais je ne le voulus pas, pour ne point quitter mes élèves ; alors M. le duc et madame la duchesse d’Orléans décidèrent qu’ils iraient avec moi et tous les enfants. Je fus touchée comme je devais l’être de cette preuve d’amitié et de bonté.
Je fis donner à Spa, par mes élèves, une fort belle fête à madame la duchesse d’Orléans. Les eaux de la Sauvinière lui ayant fait du bien, ses enfants firent autour de cette fontaine une promenade réellement ravissante, dans un bois qui était inculte et plein de pierres et de rochers. On traça des routes, les bois furent éclaircis et ornés de bancs, des ponts furent posés sur des torrents, et les bois parsemés de bruyères en fleur. A l’extrémité de cette promenade, on trouvait un bosquet qui avait une percée qui donnait sur un précipice d’une grande beauté par sa profondeur, et parce qu’il était parsemé de rochers majestueux, de sources, de verdure et d’arbres. Au delà de ce précipice, on découvrait une vue très belle et très étendue. Dans ce bosquet nous plaçâmes sur un tertre de gazon un autel à la Reconnaissance, en marbre blanc.
Le jour de la fête j’avais invité les plus jolies personnes de Spa en les priant de se rendre à la fontaine à une heure après midi, vêtues de blanc, avec des plumes blanches, des bouquets, des écharpes de fleurs de bruyères et des rubans violets. Je fis placer, dans l’intérieur de la promenade, toutes les femmes différemment groupées, les unes se promenant, les autres assises, etc. Madame la duchesse d’Orléans vint après nous ; elle trouva tous les hommes à l’entrée. La musique du Vaux-hall joua dès qu’elle parut, et m’avertit de son arrivée. Aussitôt, suivie de ses quatre enfants, j’allai la recevoir à l’entrée de la promenade. Ses enfants tenaient des râteaux, pour marquer qu’ils venaient d’achever cette promenade, dont ils lui faisaient l’hommage, ce qu’exprima M. le duc de Chartres de très bonne grâce. Après cette explication, ses enfants la quittèrent, et par le chemin le plus court, furent se rendre au bosquet de l’autel. Toutes les allées étaient décorées de guirlandes de bruyères, dont la couleur violet tendre formait un effet charmant avec la verdure. Les tapis des mêmes fleurs couvraient en entier le bois, une profusion de guirlandes s’entrelaçaient aux arbres, les ruisseaux qui coupaient le gazon formaient des cascades ; une trentaine de jolies femmes, dispersées dans cette promenade, la beauté du ciel, tout cela formait un ensemble dont il est difficile de se faire une idée. Nous fîmes promener madame la duchesse d’Orléans environ un quart d’heure. Au bout de ce temps la musique cessa, et nous arrivâmes au bosquet. Là elle retrouva, autour de l’autel, ses quatre enfants, formant le plus charmant groupe. L’autel et tout le bosquet étaient ornés de guirlandes de fleurs. Les enfants en tenaient qu’ils posaient sur l’autel. M. le duc de Chartres, assis au pied, tenait un style, et paraissait écrire sur l’autel le mot Reconnaissance. Après avoir laissé le temps de contempler ce tableau, les enfants de madame la duchesse d’Orléans se jetèrent dans ses bras. Tout ce qui était là fondait en larmes : ce qui prouve que les émotions les plus vives sont souvent produites par les choses les plus plus simples.
De Givet, M. le duc et madame la duchesse d’Orléans voulurent bien revenir à Paris par Sillery, où ils restèrent au château une quinzaine de jours, avec beaucoup d’autres personnes que M. de Sillery invita. Il donna de superbes fêtes à madame la duchesse d’Orléans : il avait déjà fort embelli Sillery, où il avait fait une chose unique sur les étangs, qui sont plus beaux qu’ailleurs, parce qu’une rivière les traverse. M. de Genlis y avait fait faire autant de petites îles que j’avais d’élèves ; mais elles aboutissaient toutes par des ponts charmants à une grande île qui portait mon nom.
L’année suivante, M. le duc d’Orléans acheta la terre de Lamothe, sur le bord de la mer ; nous allâmes y passer six mois. L’on nous apportait successivement, chaque matin, tous les coquillages et poissons de mer que nous voulions voir vivants. Mes élèves y acquirent toutes les connaissances locales qu’on pouvait y prendre.
Nous fîmes de nombreuses excursions dans les environs. Nous assistâmes au baptême d’un vaisseau neuf, qui n’était pas encore nommé. On désira que M. le duc de Chartres lui donnât son nom, et qu’il en fût sur-le-champ le parrain ; j’y consentis avec d’autant plus de plaisir que je n’avais jamais vu cette cérémonie. Il y avait sur le gaillard d’arrière un table couverte d’une nappe garnie de dentelle, et sur cette table un bénitier et des assiettes contenant du sel et du blé. Des prêtres en habits sacerdotaux, entouraient la table. M. le duc de Chartres et Mademoiselle furent les parrain et marraine. Le curé leur fit un discours touchant, après quoi les prêtres ont chanté des prières. Ensuite le curé bénit le vaisseau. Il en fit le tour en y répandant du sel et du blé, symbole de l’abondance. Il me semble que cette bénédiction d’un vaisseau neuf, prêt à partir pour une longue et périlleuse navigation, est en effet un très beau sujet de discours adressé à un jeune prince. On expliqua à mes élèves, avec le plus grand détail, la manœuvre d’un vaisseau. Nous visitâmes aussi le chantier, où nous vîmes deux bâtiments en construction.
Nous visitâmes un village très singulier, à trois petites lieues de Lamothe, nommé Cayeu. Il est sur le bord de la mer, et composé d’environ huit cents maisons. Le bord de la mer est là très élevé, et n’est formé que par du sable excessivement fin que le vent y porte du rivage. Il en résulte que le vent, repoussant ce même sable de ce bord escarpé très au loin, il couvre en totalité, non seulement tout l’espace occupé par le village, mais encore une grande étendue par-delà ; de manière qu’en marchant dans ce triste lieu on enfonce dans le sable jusqu’au-dessus de la cheville du pied, et que, dans cette vaste étendue il ne peut croître ni un arbre, ni un buisson, ni un seul brin d’herbe, ni de mousse. On se croit là transporté dans les déserts arides et brûlants de l’Afrique ; et lorsque le vent est violent, ce qui est fréquent sur les côtes de la mer, le sable s’élève dans les airs en épais tourbillons et couvre entièrement ce malheureux village. Mais la pêche, et par conséquent une subsistance assurée, retiennent là ces infortunés habitants, malgré tant de calamités et malgré la privation de la verdure, des fruits, des légumes, de l’eau douce, et de tout ce que la nature offre partout aux paysans les plus pauvres. Leur situation nous parut d’autant plus affreuse, qu’à cinq cents pas du terrain qu’ils occupent on trouve des prairies et des champs cultivés, et qu’ils ont ainsi sous les yeux un objet de comparaison bien affligeant pour eux. Je n’ai rien vu qui m’ait autant attristée que l’aspect de ce village. D’un côté, à son extrémité sur le bord de la mer, cette immense étendue d’eau sans limites ; de l’autre, une vaste plaine de sable blanc, parsemée de méchantes cabanes de pêcheurs ; pas une pointe de verdure ; un soleil ardent qui se réfléchit sur un sable éclatant, un air obscurci et souillé par une poussière éternelle, le lugubre mugissement des flots, tout concourt à rendre ce village le plus affreux séjour de l’univers. Cependant on y vit, on y reste, et même la population y est très considérable ; on y trouve une multitude d’enfants. Quel est donc le pouvoir de l’habitude et de l’attachement à la vie ! La subsistance de ces pêcheurs est assurée, et ils consentent à tout souffrir à condition d’être sans inquiétudes sur les moyens de prolonger cette pénible existence. Que dis-je ? peut-être même que la plus grande partie de ces habitants, objet de notre pitié, préfère cette terre dépouillée qui les a vus naître, aux champs fertiles de leurs voisins ; car comme l’a dit un poète connu :
E instinto di natura
L’amor del patrio nido[1].
[1] « L’amour du nid paternel est un instinct de la nature. »