— Vous serez leur gouverneur, avait dit le prince.
— Je vis là, nous dit-elle, le moyen de faire une chose grande et singulière, et j’acceptai.
En effet, madame de Genlis dirigea seule, et à travers les événements les plus tragiques, l’éducation du jeune duc de Chartres, celui qui devint plus tard le roi Louis-Philippe, de ses deux frères et de la princesse leur sœur, madame Adélaïde. Avec un dévouement que rien n’altère, une persévérance et une fermeté très remarquables, madame de Genlis montra dans ces fonctions les rares qualités d’éducatrice qui, dès l’enfance, s’étaient révélées en elle.
Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle faisait réciter, de la terrasse du vieux château de Saint-Aubin, les pièces de vers que sa gouvernante lui enseignait, aux enfants du village venus pour couper des joncs, elle préludait à l’éducation des princes du sang.
Elle inaugura un système tout nouveau dans lequel on trouve la trace des théories de Jean-Jacques Rousseau, si fort en vogue à cette époque. Avec une prodigieuse activité ses élèves menaient de front l’étude des langues vivantes, l’histoire, la géographie, les mathématiques, les sciences naturelles et les divers métiers que peut exercer un homme.
Les jeunes princes menuisaient, tournaient, faisaient des treillages et des chapeaux. Le jardinage leur était familier et, outre tous les exercices du corps, ils cultivaient divers talents. « Et jamais enfants, dit-elle, ne se trouvèrent aussi heureux pendant que dura leur éducation. »
Quand vinrent les épreuves de l’émigration, madame de Genlis put se féliciter, à bon droit, de leur avoir appris « à se servir seuls, à mépriser toute espèce de mollesse, à coucher habituellement sur un lit de bois recouvert d’une simple natte de sparterie, à braver le soleil, la pluie et le froid, à s’accoutumer à la fatigue en faisant journellement de violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des semelles de plomb. »
Il est curieux de lire, dans ses notes, ses observations sur le jeune duc de Chartres alors âgé de huit ans : « Il avait un bon sens naturel qui, dès les premiers jours, me frappa, dit madame de Genlis. Il aimait la raison comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles. Ajoutez à cela l’esprit d’ordre, une mémoire excellente et beaucoup de bon sens. »
On retrouve dans ce léger croquis les principaux traits de caractère d’un souverain dont la jeunesse acheva de se former à l’école du malheur.
L’adversité ne détacha pas madame de Genlis de ses élèves. Son attachement pour mademoiselle d’Orléans, la princesse Adélaïde, apparaît au milieu des rigueurs de l’exil, doublement cruelles pour les enfants de Philippe Égalité, que la haine des émigrés poursuivait dans leur retraite. Madame de Genlis se montre pleine de présence d’esprit et de fermeté pour soustraire la jeune princesse aux dangers qui la menacent de toute part et qu’elle veut partager. Elle l’entoure de sollicitude et continue son éducation à travers les vicissitudes de ses voyages en Angleterre, en Belgique, en Suisse. Après la fuite de Tournai, madame de Genlis, il est vrai, pressée par la gêne et se voyant poursuivie, prend la résolution de partir seule en laissant mademoiselle d’Orléans aux soins de son frère. Mais au moment d’accomplir ce dessein le courage lui manque ; et elle efface cette heure de défaillance par les plus tendres soins, ne se croyant libre de disposer d’elle-même qu’après avoir remis la princesse entre les mains de sa tante, madame la princesse de Conti. Après avoir joui durant de longues années des privilèges d’une étroite intimité avec la duchesse d’Orléans, la mère des jeunes princes qui lui étaient confiés, madame de Genlis eut des démêlés pénibles avec cette vertueuse princesse qui élevait des griefs trop réels contre la gouvernante de ses fils.