Madame de Genlis ne craignit pas alors de braver l’autorité maternelle en usant de l’extraordinaire ascendant qu’elle avait sur l’esprit du duc d’Orléans et de ses élèves. C’est là un des épisodes les plus regrettables de sa vie. Après la période révolutionnaire elle revint en France où ses biens ayant été confisqués comme ceux de la plupart des émigrés, elle dut continuer à tirer parti de ses talents d’écrivain qui l’avaient fait vivre à l’étranger.

Elle publia d’abord un petit roman, Mademoiselle de Clermont. Puis les Souvenirs de Félicie, celui de ses ouvrages qui eut le plus de vogue, parut en 1804. C’est en quelque sorte la primeur de ses Mémoires. Sous une forme agréable et facile, madame de Genlis y retrace les traits principaux de sa vie, les événements auxquels elle fut mêlée, bon nombre d’anecdotes curieuses sur les personnages de son temps ! Mais ce n’est pas le groupement complet de son existence tel qu’on peut le suivre dans les Mémoires.

La première partie est d’un vif intérêt, pleine de fraîcheur et de vivacité. Elle nous fait connaître mille traits singuliers sur les habitudes, les goûts de son temps. La période de l’Empire et de la Restauration n’est pas toute à l’honneur du caractère de la comtesse, et la forme alourdie, des redites fastidieuses font tort à l’écrivain. Ce n’est qu’une critique fatigante des événements, des personnages de l’époque, que madame de Genlis divise pour nous les peindre en amis et en ennemis personnels, sans aucun souci de la vérité. On peut donc regretter pour la réputation littéraire de la comtesse de Genlis que ses Mémoires ne se soient pas arrêtés à la période de l’émigration. Madame de Genlis écrivit jusqu’à la fin de sa vie, mais les années ne lui prêtèrent pas les charmes solides que l’expérience communique à un écrivain sincère et convaincu. Ayant rapporté de l’émigration ces grâces mondaines qui étaient le privilège des femmes de cour, elle avait su grouper autour d’elle un cercle choisi. Bien qu’entachée de la manie de critiquer et de régenter qu’elle conserva toujours, sa conversation était animée et fort agréablement semée d’anecdotes piquantes. Le naturel et la simplicité avaient été altérés dès l’enfance par une éducation plus brillante que solide, et c’est l’excuse que l’on peut donner à une extraordinaire vanité et à la prétention universelle de tout redresser, le langage aussi bien que la taille et les principes des enfants qu’elle affectait de chérir, comme tous ceux qui l’approchaient.

Ses relations avec ses anciens élèves, les princes d’Orléans, avaient conservé les apparences d’une courtoisie mêlée de respect, bien que depuis la Révolution toute intimité parût avoir cessé. Cependant madame de Genlis dut éprouver les sentiments d’un légitime orgueil en voyant Louis-Philippe monter sur le trône et de si hautes destinées s’ouvrir pour un prince dont elle avait presque exclusivement formé l’esprit et le cœur pendant ses jeunes années.

Madame de Genlis fut cruellement éprouvée dans ses affections de famille. Sa fille aînée, madame de Lavœstine, était morte à vingt-deux ans, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Le comte de Genlis, son mari, qui prit le titre de marquis de Sillery en héritant de la terre de ce nom, et qui était resté attaché à la fortune du duc d’Orléans, périt en même temps que ce prince sur l’échafaud. Il avait refusé de voter la mort du roi. C’est de lui que madame Roland parle dans ses Mémoires, en racontant qu’il obtint certains adoucissements dans sa prison en envoyant à ses juges « deux cents bouteilles de son excellent vin mousseux ». Madame de Genlis, qui aurait dû s’appeler la marquise de Sillery, préféra conserver le nom sous lequel elle avait obtenu ses premiers succès littéraires. Ses romans, Adèle et Théodore, Mademoiselle de Clermont, bien que très démodés, ne manquent pas d’agrément.

Mais ses volumineuses productions, ses innombrables traités sur la religion, les arts, la philosophie, l’histoire, les voyages, la morale, sa correspondance politique restent enfouis dans l’oubli.

Dans les questions intéressant l’éducation, madame de Genlis s’est révélée avec un réel mérite. C’est là que se montre sa véritable supériorité. A part certains volumes, la partie de ses œuvres qui s’adresse à la jeunesse est de beaucoup la meilleure. Son Théâtre enfantin, les Veillées du château, les Contes à ma fille sont bien faits pour l’enfance et plairont toujours à de jeunes esprits.

Madame de Genlis mourut en 1834, sous le gouvernement de Juillet, à l’âge de 84 ans. Ses dernières années avaient été fort tourmentées par des embarras de fortune ; cependant elle conserva jusqu’à la fin de sa vie beaucoup de grâce et d’enjouement, et, survivant à la plupart de ses contemporaines, elle fut une des dernières femmes de cour que notre siècle a pu connaître.

Carette, née Bouvet.

MÉMOIRES
DE
MME LA COMTESSE DE GENLIS