Presque tous mes contemporains ont laissé des mémoires contenant l’histoire de leur vie entière, ou du moins celle d’une longue suite d’années. J’ai lu tous ces mémoires ; ils parlent du temps où j’ai vécu, des choses qui se sont passées sous mes yeux, et dont j’avais moi-même recueilli les détails dans un journal particulier auquel j’ai travaillé, sans interruption, tous les soirs, pendant quinze ans.
J’ai dû croire, ayant passé une grande partie de ma vie à la cour et dans le plus grand monde, que je pourrais donner un tableau fidèle d’une société éteinte ou dispersée, et d’un siècle non seulement écoulé, mais effacé du souvenir de ceux qui existent aujourd’hui. Enfin, j’ai pensé que ma vie littéraire n’était pas dénuée de tout intérêt, et qu’il serait assez curieux d’y voir comment une personne qui a tant aimé la solitude, la paix et les beaux arts, et dont le caractère était naturellement doux, timide et réservé, a pu se résoudre à faire tant de bruit, à se mettre si souvent en scène et à s’engager dans des guerres interminables.
Je naquis le vingt-cinq janvier de l’année mil sept cent quarante-six, dans une petite terre en Bourgogne, près d’Autun, et qu’on appelle Champcéri, par corruption, dit-on, de Champ de Cérès, nom primitif de cette terre. Je vins au monde si petite et si faible, qu’il ne fut pas possible de m’emmailloter ; et peu d’instants après ma naissance, je fus au moment de perdre la vie. On m’avait mise dans un oreiller de plumes dont, pour me tenir chaud, on avait attaché avec une épingle les deux côtés repliés sur moi : on me posa, arrangée ainsi, dans le salon, sur un fauteuil. Le bailli du lieu, qui était presque aveugle, vint pour faire son compliment à mon père ; et comme, suivant l’usage de province, il écartait avec soin les grands pans de son habit pour s’asseoir, on s’aperçut qu’il allait s’établir sur le fauteuil où j’étais ; on se jeta sur lui pour le faire changer de place ; et l’on m’empêcha ainsi d’être écrasée. On me donna une nourrice qui me nourrit au château ; elle me nourrit avec du vin mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle, passée dans un tamis, sans me donner jamais une seule goutte d’aucun lait. Cette singulière nourriture, qu’on appelle, en Bourgogne, de la miaulée, réussit parfaitement : avec l’apparence de la délicatesse, je pris une très bonne santé. J’éprouvai dans mon enfance une suite d’accidents fâcheux. A dix-huit mois je me jetai dans un étang, on eut beaucoup de peine à me repêcher ; à cinq ans je fis une chute, j’eus une grande blessure à la tête : comme elle rendit plus d’une palette de sang, on ne me fit pas saigner ; un dépôt se forma dans la tête, il perça par l’oreille au bout de quarante jours ; et, contre toute espérance, je fus sauvée. Peu de temps après, je tombai dans le brasier d’une cheminée ; mon visage ne porta point, mais j’ai conservé toute ma vie deux marques de brûlures sur le corps. Ainsi fut en danger tant de fois, dès ses premières années, cette vie qui devait être si orageuse !
Mon éducation a été si extraordinaire, que je ne puis m’empêcher d’en rendre compte ici. Mon père vendit la terre de Champcéri. Il possédait une maison à Cosne, il alla s’y établir, et y passa trois ans. Le souvenir de cette maison, de son superbe jardin et de sa belle terrasse sur la Loire est resté ineffaçablement gravé dans ma mémoire. Plus tard, mon père acheta le marquisat de Saint-Aubin, terre charmante par sa situation, son étendue et ses droits honorifiques et seigneuriaux. Je n’ai jamais pensé sans attendrissement à ce lieu, qui m’a été si cher. Combien, à l’instant où j’écris, il m’est plus doux de me retracer les promenades et les jeux de mon heureuse enfance, que la pompe et l’éclat des palais où j’ai vécu depuis !… Toutes ces cours si florissantes alors sont anéanties ! tous les projets qu’on y formait avec tant d’assurance n’étaient que des chimères. Versailles tombe en ruines, les délicieux jardins de Chantilly, de Villers-Cotterets, de Sceaux, de l’Ile-Adam, sont détruits ; j’y chercherais en vain les traces de cette fragile grandeur que j’y admirais jadis ; mais je retrouverais les rivages de la Loire aussi riants, les prairies de Saint-Aubin aussi remplies de violettes et de muguets, et ses bois plus élevés et plus beaux. Tandis que, dans les révolutions sanglantes, les palais, les colonnes de marbre, les statues de bronze, les villes même disparaissent en un instant, la simple fleur des champs, bravant tous ces orages, croît, brille et se multiplie toujours.
Le château de Saint-Aubin ressemblait à ceux qu’a dépeints depuis madame Radcliff. Il était antique et délabré, il avait de vieilles tours, des cours immenses.
En sortant du château, on se trouvait sur le bord de la Loire ; et sur l’autre rive, vis-à-vis le château, était située la fameuse abbaye de Sept-Fonts, dont mon père était aussi seigneur, ce qui établissait de grandes relations entre lui et les religieux de cet ordre. Nous allions quelquefois dîner dans cette abbaye. Je savais que dans l’intérieur de leur maison les religieux gardaient un silence éternel.
J’étais élevée avec mon frère, plus jeune que moi de quinze mois ; je l’aimais tendrement ; à l’exception d’une heure de lecture, nous pouvions jouer ensemble toute la journée. Nous passions une partie du jour dans les cours, le soir nous jouions dans le salon. Mon père, trouvant nos jeux trop bruyants, imagina de nous proposer de jouer aux pères de Sept-Fonts au lieu de jouer à madame. Cela nous parut charmant. Nous substituâmes à nos cris la plus paisible pantomime ; et le silence qu’on nous aurait vainement recommandé de toute autre manière, fut gardé avec autant de plaisir que d’exactitude.
J’avais six ans lorsqu’on envoya mon frère à Paris, pour le mettre dans la fameuse pension du Roule de M. Bertaud. C’est lui qui inventa la manière d’apprendre à lire en six semaines sans épeler, avec des boîtes de fiches. Deux ou trois mois après le départ de mon frère, ma mère fit un voyage à Paris et m’emmena avec elle. Je ne fus pas émerveillée de Paris, et dans les premiers jours surtout je regrettai amèrement Saint-Aubin. On me fit arracher deux dents ; on me donna un corps de baleine qui me serrait à l’excès ; on m’emprisonna les pieds dans des souliers étroits, avec lesquels je ne pouvais marcher ; on me mit trois ou quatre mille papillotes sur la tête ; on me fit porter, pour la première fois, un panier ; et, pour m’ôter mon air provincial, on me donna un collier de fer ; en outre, comme je louchais un peu de temps en temps, on m’attachait sur le visage tous les matins, dès mon réveil, des bésicles que je gardais quatre heures. Enfin, je fus bien surprise quand on me dit qu’on allait me donner un maître pour m’apprendre (ce que je croyais savoir parfaitement) à marcher. On ajouta à tout cela de me défendre de courir, de sauter et de questionner. Tous ces supplices me firent une telle impression, que je ne les ai jamais oubliés.
Nous allâmes passer une partie de l’été dans une charmante maison à Etioles, chez M. Le Normand, fermier général des postes, mari de madame de Pompadour.
J’avais quitté mon panier en arrivant à Etioles, pour prendre ce qu’on appelait un habit de marmotte ou de Savoyarde : c’était un petit juste de taffetas brun avec un jupon court de la même étoffe, garni de deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et pour coiffure un fichu de gaze noué sous le menton.