Sur la fin du voyage, on donna une grande fête au maître de la maison, et l’on m’y fit jouer le personnage allégorique de l’Amitié. J’avais un bel habit, je chantai avec beaucoup de succès un mauvais couplet, que je n’ai jamais oublié, tant cette journée me parut glorieuse. Après ce voyage, ma mère, ma tante, ma cousine et moi, nous partîmes ensemble dans une immense berline, et nous allâmes à Lyon, car on devait nous faire recevoir, ma cousine et moi, chanoinesses du chapitre noble d’Alix.
Ce chapitre formait, par ses immenses bâtiments, un coup d’œil singulier. Il était composé d’une grande quantité de jolies petites maisons toutes pareilles, et toutes ayant un petit jardin.
Le jour de ma réception fut un grand jour pour moi. La veille ne fut pas si agréable, on me frisa, on essaya mes habits, on m’endoctrina, etc. Enfin le moment heureux arrivé, on nous vêtit de blanc ma cousine et moi, et l’on nous conduisit en pompe à l’église du Chapitre. Toutes les dames habillées comme dans le monde, mais avec des robes de soie noire sur des paniers, et de grands manteaux doublés d’hermine, étaient dans le chœur. Un prêtre, qu’on appelait le grand prieur, nous interrogea, nous fit réciter le credo, ensuite nous fit mettre à genoux sur des carreaux de velours. Alors il devait nous couper une petite mèche de cheveux. Cela fait, il mit à mon doigt un anneau d’or béni, m’attacha sur la tête un petit morceau d’étoffe blanc et noir, long comme le doigt, que les chanoinesses appelaient un mari. Il me passa les marques de l’ordre, un cordon rouge et une belle croix émaillée, et une ceinture d’un large ruban noir moiré. Dès ce moment, on m’appela madame la comtesse de Lancy. Le plaisir de m’entendre appeler madame surpassa pour moi tous les autres. Dans ce chapitre on était libre de faire ou non des vœux à l’âge prescrit ou plus tard ; quand on n’en faisait point on ne gagnait à cette réception que le titre de dame et de comtesse, et l’honneur de se parer des décorations de l’ordre. Les dames qui faisaient des vœux avaient avec le temps d’assez bonnes prébendes ; lorsqu’on avait fait des vœux, outre qu’on ne pouvait plus se marier, on était forcée de rester au chapitre deux ans sur trois ; on allait passer l’année de liberté où l’on voulait.
Après un séjour de dix semaines à Alix, nous partîmes ; je pleurai amèrement en quittant ces aimables chanoinesses.
J’étais dans ma septième année, j’avais une belle voix, j’annonçais beaucoup de goût pour la musique ; ma mère avait pris des arrangements à Paris pour faire venir de la Basse-Bretagne une jeune personne, fille de l’organiste de Vannes, excellente musicienne et jouant parfaitement du clavecin. Nous trouvâmes à Saint-Aubin un bon clavecin, et nous attendîmes avec la plus vive impatience mademoiselle de Mars, c’était le nom de la jeune musicienne. Elle vint en effet. Elle avait de beaux yeux, des manières remplies de douceur, un air un peu grave, quoiqu’elle n’eût que seize ans. Je me passionnai pour elle dès les premiers jours.
Ma mère, distraite par ses occupations particulières et par les visites continuelles des voisins, ne s’était jamais occupée de moi. Je ne voyais ma mère et mon père qu’un moment à leur réveil, et aux heures des repas. Après le dîner, je restais une heure dans le salon ; je passais le reste de la journée dans ma chambre avec mademoiselle de Mars, ou à la promenade toujours seule avec elle.
Mon père avait pour moi la plus vive tendresse ; mais il ne se mêla de mon éducation que sur un seul point : il voulait absolument me rendre une femme forte ; j’avais horreur de tous les insectes, surtout des araignées et des crapauds ; je craignais aussi les souris, je fus obligée d’en élever une. J’aimais passionnément mon père. Il m’ordonnait sans cesse de prendre avec mes doigts des araignées, et de tenir des crapauds dans mes mains. A ces commandements terribles, je n’avais pas une goutte de sang dans les veines ; mais j’obéissais. A huit ans, je commençai à composer des romans et des comédies que je dictais à mademoiselle de Mars, car je ne savais pas former une lettre. Nous n’avions nulle idée de botanique et d’histoire naturelle ; mais nous admirions avec extase les cieux, les arbres, les fleurs, comme preuves de l’existence de Dieu et comme ses ouvrages. Ce n’était point une savante institutrice qui me donnait de graves leçons, c’était une jeune fille de dix-sept ans, remplie de candeur, d’innocence et de piété, qui me confiait ses pensées, et qui faisait passer dans mon âme tous les sentiments de la sienne.
Mademoiselle de Mars m’enseignait fort peu de chose ; mais sa conversation formait mon cœur et mon esprit, et elle me donnait en tout l’exemple de la modestie, de la douceur et d’une parfaite bonté. Dès ce temps j’avais le goût d’enseigner aux enfants et je m’étais faite maîtresse d’école d’une singulière manière. J’avais une petite chambre à côté de celle de mademoiselle de Mars ; ma fenêtre sur la belle façade du château n’avait pas tout à fait cinq pieds d’élévation : au bas de cette fenêtre était une grande terrasse sablée, avec un mur à hauteur d’appui de ce côté, très élevé extérieurement et s’étendant le long d’un étang qui n’était séparé du mur que par un petit sentier couvert de joncs et d’herbages.
Des petits garçons de village venaient là pour jouer et couper des joncs ; je m’amusais à les regarder, et bientôt j’imaginai de leur donner des leçons, c’est-à-dire de leur enseigner ce que je savais : le catéchisme, quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier, et ce qu’on m’avait appris par cœur des principes de musique. Appuyée sur le mur de la terrasse, je leur donnais ces belles leçons le plus gravement du monde. J’avais beaucoup de peine à leur faire dire des vers à cause du patois bourguignon ; mais j’étais patiente, et ils étaient dociles. Mes petits disciples, rangés au bas du mur au milieu des roseaux et des joncs, le nez en l’air pour me regarder, m’écoutaient avec la plus grande attention, car je leur promettais des récompenses, et je leur jetais en effet des fruits, des petites galettes et toutes sortes de bagatelles. Je me rendais presque tous les jours à mon école en passant par ma fenêtre ; j’y attachais une corde au moyen de laquelle je me laissais glisser sur la terrasse ; j’étais leste et légère et je ne suis jamais tombée. Après ma leçon je faisais le tour par une des cours, et je rentrais par le salon sans qu’on prît garde à moi. Je choisissais pour ces escapades les jours de poste où mademoiselle de Mars écrivait à ses parents. Enfin mademoiselle de Mars me surprit un jour au milieu de mon école, elle ne me fit aucune réprimande ; mais elle rit tant de la manière dont mes élèves déclamaient les vers de mademoiselle Barbier, qu’elle me dégoûta de ces doctes fonctions.
Le premier chagrin vif et profond que j’ai éprouvé fut causé par le départ de mon père, qui fit un voyage à Paris. Ma mère voulut préparer une fête pour son retour. Elle composa une espèce d’opéra-comique dans le genre champêtre, avec un prologue mythologique ; j’y jouais l’Amour. Je n’oublierai jamais que mon habit d’Amour était couleur de rose, recouvert de dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles de toutes couleurs ; il ne me venait que jusqu’aux genoux ; j’avais des petites bottines couleur de paille et argent, mes longs cheveux abattus et des ailes bleues. On voulut aussi jouer une tragédie et l’on choisit Iphigénie en Aulide. Mon habit d’Iphigénie, sur un grand panier, était de lampas, couleur de cerise et argent, garni de martre. Comme ma mère n’avait point de diamants, elle avait fait venir de Moulins une grande quantité de fausses pierreries qui complétaient notre magnifique parure.