Depuis longtemps la révolution se préparait, elle était inévitable ; le respect pour la monarchie était tout à fait détruit, et il était de bon air de braver en tout la cour. On n’allait faire sa cour à Versailles qu’en se plaignant et en gémissant ; on répétait que rien n’était ennuyeux comme Versailles et sa cour, tout ce que la cour approuvait était désapprouvé par le public ; les pièces de théâtre applaudies à Fontainebleau étaient communément sifflées à Paris. Un ministre disgracié était sûr de la faveur du public, et, s’il était exilé, tout le monde s’empressait de l’aller voir, non par véritable grandeur d’âme, mais pour suivre cette mode de blâmer tout ce que faisait la cour. Les finances étaient en fort mauvais état ; on imagina, pour y remédier, d’assembler les états généraux.

Le désir de faire tout voir à mes élèves (ce qui, dans cette occasion, m’entraîna dans une démarche imprudente) m’engagea à revenir de Saint-Leu passer quelques jours à Paris, pour voir, du jardin de Beaumarchais, tout le peuple de Paris se relayer pour abattre et démolir la Bastille. Il est impossible de se faire une idée de ce spectacle ; il faut l’avoir vu pour se le représenter tel qu’il était : ce redoutable fort était couvert d’hommes, de femmes et d’enfants travaillant avec une ardeur inouïe, et jusque sur les parties les plus élevées du bâtiment, et de ses tours. Ce nombre étonnant d’ouvriers volontaires, leur activité, leur enthousiasme, le plaisir de voir tomber ce monument affreux du despotisme ; ces mains vengeresses, qui semblaient être celles de la Providence, et qui anéantissaient avec tant de rapidité l’ouvrage de plusieurs siècles, tout ce spectacle parlait également à l’imagination et au cœur. Personne n’a été plus épouvanté que moi des excès commis à la prise de la Bastille ; mais, comme aussi j’ai été témoin pendant plus de vingt ans des emprisonnements arbitraires, comme je n’avais jamais jeté les yeux sans frémir sur cette citadelle, j’avoue que sa démolition m’a causé l’émotion et la joie les plus vives. J’eus aussi la curiosité de voir le club des Cordeliers.

Dans ces premiers temps de la révolution, l’aîné de mes élèves eut un mouvement de générosité et de grandeur d’âme que je ne puis passer sous silence : il apprit, en ma présence, qu’un décret venait d’annuler les droits d’aînesse ; aussitôt il embrassa M. le duc de Montpensier, en s’écriant : — Ah ! que cela me fait plaisir ! Il fut reçu au club des Jacobins, par la volonté de M. le duc d’Orléans, et non assurément par la mienne ; et cependant ce fut là le prétexte qu’on employa pour détacher de moi madame la duchesse d’Orléans.

Dès que M. le duc de Chartres eut atteint sa dix-septième année, M. le duc d’Orléans me déclara que son éducation était finie, et l’on forma sa maison ; mais M. le duc de Chartres eut assez de raison et d’attachement pour moi pour me dire qu’il viendrait tous les jours, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, prendre ses leçons à Belle-Chasse, et il n’y a jamais manqué.

Parmi un grand nombre de conseils que j’écrivis pour mes élèves au cours de leur éducation, sous forme de réprimande, en voici une que j’adressai à M. le duc de Chartres : « M. le duc de Chartres est un peu plus à la société et moins occupé de me poursuivre et de se mettre dans ma poche ; il sait combien de prix j’attache à son amitié, mais il ne doit attribuer qu’à la mienne la manière fâcheuse dont je le reçois souvent lorsqu’il oublie tout ce qu’il doit aux autres pour me suivre, se mettre à côté de moi, et enfin ne s’occuper que de moi, ce qui lui donne l’air niais d’un petit garçon qui n’ose pas s’éloigner une minute de son mentor ; rien de plus puéril, de moins fait pour un homme, que cette manière d’aimer que vous avez continuellement avec moi, et qui fait que vous n’écoutez et ne regardez que moi ; que vous avez une tristesse invincible quand vous ne pouvez vous placer en voiture à côté de moi, etc., etc. Vous n’imaginez pas à quel point ces manières vous rendent maussade pour les autres ; si vous avez envie de me plaire, soyez aimable pour tout le monde. »

A Belle-Chasse j’eus des liaisons avec madame Necker ; et, avant la révolution, elle me prévint, m’écrivit les lettres les plus obligeantes, et vint me voir : elle m’amena sa fille, qui n’était point encore mariée, et qui avait seize ans. Cette jeune personne n’était pas jolie, mais elle était très animée et parlait beaucoup trop, mais avec esprit. Je me souviens que je fis une lecture à madame Necker d’une de mes pièces du Théâtre des jeunes personnes, celle qui a pour titre Zélie ou l’Ingénue ; sa fille était en tiers avec nous. Je ne puis exprimer l’enthousiasme de cette jeune personne pendant cette lecture ; elle pleurait, faisait des exclamations à chaque page, me baisait les mains à toutes minutes ; elle m’embrassa beaucoup. J’étais loin d’imaginer que cette même personne serait un jour mon ennemie. Madame Necker l’avait fort mal élevée, en lui laissant passer dans le salon les trois quarts de ses journées, avec la foule des beaux esprits de ce temps ; et tandis que sa mère s’occupait des autres personnes, et surtout des femmes qui venaient la voir, les beaux esprits dissertaient avec mademoiselle Necker sur les passions et sur l’amour. La solitude de sa chambre et de bons livres auraient mieux valu pour elle.

J’ai beaucoup critiqué madame de Staël, dans mes ouvrages, sur des principes qu’elle a jugés elle-même répréhensibles plus tard, mais, loin d’avoir jamais attaqué sa personne et ses talents, j’ai toujours trouvé un grand plaisir à lui rendre une entière justice, et même à conter plusieurs traits de sa vie qui n’étaient pas connus, et qui honorent également son âme et son caractère.

Ce fut à Belle-Chasse que m’arrivèrent les événements les plus brillants de ma vie, les mariages de mes deux filles. Ce fut madame de Pont, intendante de Moulins, une de mes amies, qui me donna l’idée du mariage de la seconde. M. de Genlis n’avait point encore hérité de madame la maréchale d’Étrée ; ses dettes l’avaient forcé de vendre la terre de Sissy. Les grâces que j’avais obtenues au Palais-Royal pour le mariage de ma fille aînée m’ôtaient la possibilité d’en demander de nouvelles pour celui de la seconde. Ainsi, je ne pouvais espérer de lui faire faire un bon mariage, et c’était pour moi le sujet d’une inquiétude continuelle. Madame de Pont me conseilla de profiter de l’amitié que madame de Montesson avait pour M. le vicomte de Valence, qui l’engagerait facilement à lui donner ma fille en mariage et à la doter. Madame de Pont se chargea de lui en parler ; et, comme elle l’avait prévu, ma tante, qui n’aurait pas fait la moindre chose pour tout autre mariage, fit pour celui-là au delà de tout ce que nous avions chez elle. Pulchérie fut mariée par l’évêque de Comminges, dans la chapelle de la maison de ma tante, et, quelques jours après, elle l’emmena à sa terre de Sainte-Assise. M. de Valence avait vingt-neuf ans, ma fille en avait dix-sept ; sa figure était charmante, son cœur excellent, ses principes aussi purs que son âme. Elle avait de l’instruction, des talents ; elle peignait les fleurs, elle lisait tout haut, avec une perfection rare, la prose et les vers ; il y avait dans son esprit un mélange de finesse et de délicatesse qui lui a donné par la suite un charme particulier dans la société ; enfin, corrigée de l’excès de vivacité qu’elle avait montré dans son enfance, elle était devenue aussi douce, aussi facile à vivre, qu’elle était naturellement bonne, obligeante et sensible. Voilà ce qu’elle était quand je me séparai d’elle, et ce qu’elle est toujours à mes yeux.

La révolution éclata le 9 juillet ; c’était la veille de ma fête, que l’on célébrait à Saint-Leu par de charmants spectacles.

M. le duc de Chartres, quelque temps après la révolution, alla à son régiment, qui était à Vendôme. Il s’était baigné à midi dans la rivière ; comme il se rhabillait, un homme, saisi d’une crampe, cria au secours ; M. le duc de Chartres s’élança dans l’eau, et eut le bonheur de le sauver. Cette action, qui eut beaucoup de témoins, lui valut une couronne civique. M. le duc de Chartres m’envoya une feuille de chêne de sa couronne que j’ai encore. Dans la lettre qui contenait cet envoi, il me remerciait de lui avoir fait apprendre à nager ; je leur avais beaucoup répété que c’était une chose qu’il fallait savoir pour soi et pour les autres, et c’est ainsi que je leur fis apprendre à saigner et à panser des plaies.