Peu de temps après, j’éprouvai la plus déchirante douleur que l’on puisse ressentir : je perdis ma mère. Mes élèves l’aimaient, et ils partagèrent ma douleur de la manière la plus touchante.

J’eus dans ce temps toutes les espèces de mécontentements. M. le duc d’Orléans me fit la proposition la plus étrange : il me dit que M. le vicomte de Ségur lui avait demandé une place de secrétaire des commandements auprès de M. le duc de Chartres pour M. de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses ; je restai confondue. Après un moment de silence, je lui répondis que s’il donnait cette place à un tel homme, je quitterais le lendemain l’éducation de ses enfants. La place ne fut point donnée, mais il avait vu plusieurs fois M. de Laclos, qui lui avait plu : il forma avec lui une liaison intime ; il le consulta sur beaucoup de choses importantes, pendant la révolution ; on a vu les suites de cette confiance.

Le triste changement de madame la duchesse d’Orléans pour moi, après vingt ans de l’amitié la plus tendre et de la confiance la plus intime, devint tel que je pris enfin le parti de me retirer. La révolution seulement l’augmenta, et surtout y servit de prétexte.

Madame de Chastellux était sans cesse avec madame la duchesse d’Orléans, soit chez elle, soit en voiture, et Mademoiselle n’eut plus le bonheur de se trouver seule avec sa mère. J’avais laissé passer trois semaines sans aller dîner au Palais-Royal ; mais, au bout de ce temps, je priai Mademoiselle de prévenir madame la duchesse d’Orléans que j’aurais l’honneur de l’y conduire et d’y dîner le lendemain. Madame la duchesse d’Orléans répondit simplement que, dans ce cas, elle n’irait pas chercher Mademoiselle, puisque je la mènerais. Mais le lendemain, jour du dîner, elle me fit dire à deux heures après-midi qu’elle ne dînerait pas chez elle, parce qu’il lui était survenu une affaire ; je ne soupçonnai point encore la vérité. M. le duc d’Orléans était à la campagne ; il revint et m’apprit avec beaucoup d’émotion et de mécontentement qu’il avait retrouvé madame la duchesse d’Orléans plus aigrie que jamais, sans qu’elle en eût pu dire la cause ; mais qu’elle avait déclaré qu’elle ne pouvait se résoudre à me recevoir davantage chez elle. Qu’alléguait madame la duchesse d’Orléans ? rien, sinon une répugnance invincible à me voir et à me recevoir. M. le duc d’Orléans n’employa encore, dans cette occasion, que les prières et les représentations, qui furent également vaines.

Le dimanche suivant, je laissai aller mes élèves sans moi au Palais-Royal, et depuis cette époque je n’y ai pas remis le pied. Les traitements de ce genre se multiplièrent à l’infini ; M. le duc d’Orléans donna à dîner à ses enfants, à Mousseaux ; leur mère n’y voulut pas venir, parce que j’y étais. Elle venait toujours chercher Mademoiselle avec deux ou trois personnes dans sa voiture, la menait promener chez des marchands, suivie de madame de Chastellux et d’autres personnes. Mademoiselle donna dans l’hiver, non des bals, le peu d’étendue de son logement ne le permettait pas, mais quatre goûters dansants ; M. le duc d’Orléans vint à tous ; madame la duchesse d’Orléans, malgré la prière de ses enfants, n’y voulut jamais paraître ; les témoignages de sa haine devinrent si éclatants et si bizarres, qu’après avoir souffert et toléré avec une douceur et une patience inaltérables pendant si longtemps des injustices si étranges, M. le duc d’Orléans résolut d’y mettre un terme. Il alla trouver un matin madame la duchesse d’Orléans, pour lui déclarer qu’il exigeait d’elle ce qu’elle avait constamment refusé à ses prières, c’est-à-dire une explication positive et détaillée avec moi ; madame la duchesse d’Orléans, après beaucoup de difficultés, y consentit. Elle vint chez moi le lendemain matin à neuf heures. Madame la duchesse d’Orléans parut, et à peine eus-je jeté les yeux sur elle qu’une partie de mes espérances s’évanouit. Elle s’avança brusquement, s’assit, m’imposa silence, tira de sa poche un papier, en me disant du ton le plus impérieux qu’elle allait me déclarer ses intentions, et aussitôt elle me fit à haute voix, et avec une extrême volubilité, la lecture de l’écrit du monde le plus surprenant. Madame la duchesse d’Orléans me signifiait dans cet écrit que, vu la différence de nos opinions, je n’avais d’autre parti à prendre, si j’étais honnête, que de me retirer sans délai ; je prendrais les précautions nécessaires pour que Mademoiselle n’en fût pas trop affligée, ce qui me serait bien facile, en disant que j’allais en Angleterre prendre les eaux pour ma santé, mais que si je résistais, comme elle était au désespoir que ses enfants fussent entre mes mains, il n’y avait point d’éclat auquel je ne dusse m’attendre. Quand l’excès de ma surprise put me permettre de parler, je répondis qu’après une déclaration aussi positive, je n’avais en effet d’autre parti à prendre que celui de me retirer. J’ajoutai que mon respect pour madame la duchesse d’Orléans, et la connaissance que j’avais de son caractère et de sa délicatesse ne me permettaient pas de lui attribuer l’étrange écrit qu’elle venait de me lire, dont les sentiments étaient si peu dignes d’elle. Je terminai, en assurant madame la duchesse d’Orléans que je quitterais Belle-Chasse aussitôt que Mademoiselle aurait fait ses Pâques. Je promis de partir secrètement et de prendre toutes les précautions possibles pour lui adoucir l’amertume de cette cruelle séparation. Cependant M. le duc d’Orléans attendait au Palais-Royal madame la duchesse d’Orléans : il croyait, d’après la parole qu’il avait reçue d’elle, qu’elle s’expliquerait avec moi, et son étonnement fut égal au mien lorsqu’elle lui déclara la vérité, et lui montra l’écrit qu’elle m’avait lu et qu’elle n’avait pas voulu laisser entre mes mains.

M. le duc d’Orléans, pour dernière ressource, employa auprès de madame la duchesse d’Orléans, M. le duc de Chartres, qu’il instruisit de tous les détails ; le cœur de madame la duchesse d’Orléans, naturellement si bon et si sensible, fut vivement ému par les prières et les larmes de son fils ; on craignit sans doute cet attendrissement, et on l’entraîna tout à coup loin de lui ; elle partit subitement pour la ville d’Eu, suivie seulement de madame de Chastellux. Alors M. le duc d’Orléans, envoyant un courrier, écrivit au véritable auteur de tant de troubles, à madame de Chastellux, pour lui déclarer que, n’attribuant qu’à ses conseils les procédés de madame la duchesse d’Orléans, il la priait de choisir une autre demeure que sa maison, et de lui faire remettre sous quinze jours les clefs de son appartement, au Palais-Royal. Je pris alors le parti de m’éloigner.

Mon projet était de voyager six semaines en Auvergne et en Franche-Comté, de revenir ensuite à Paris, à l’insu de Mademoiselle, d’y rester seulement un mois, pour y faire imprimer sous mes yeux les Leçons d’une gouvernante, de partir après pour Sillery, jusqu’aux approches de l’hiver, que je comptais passer en Angleterre.

Je reçus des lettres qui commençaient à m’inquiéter vivement sur l’état de mademoiselle d’Orléans ; mais, arrivée à Lyon, j’y trouvai des lettres si alarmantes, que je renonçai à mon voyage de Franche-Comté, et je pris la résolution de retourner, sans délai, à Paris. A six lieues d’Auxerre, je rencontrai un courrier de M. le duc d’Orléans, qui avait ordre d’aller à Besançon, où on me croyait arrivée ; il me donna un paquet qui contenait des lettres de M. le duc d’Orléans, de M. de Sillery, de ma fille, de mes élèves, de M. Pieyre et de quelques autres personnes, qui toutes me mandaient que les évanouissements et les convulsions de Mademoiselle, loin de diminuer, s’aggravaient tous les jours, qu’elle dépérissait à vue d’œil, qu’enfin l’on craignait pour ses jours, pour peu que cet état affreux se prolongeât.

Comment aurais-je pu balancer à reprendre ma place auprès de Mademoiselle, quand je la savais dans cet état affreux, et que M. le duc d’Orléans me mandait qu’elle mourrait si ses espérances étaient trompées : je revins, et je trouvai effectivement ma chère élève dans un état qui me perça le cœur. Mes soins et ma tendresse lui rendirent bientôt la santé ; mais rien ne me rendit la tranquillité que j’avais perdue. Le motif d’éloignement subit de madame la duchesse d’Orléans pour moi était évidemment la différence d’opinions politiques ; je reconnais aujourd’hui que toutes ses craintes n’étaient que trop fondées. Telles devaient être les suites inévitables des principes répandus depuis un demi-siècle en France, par la fausse philosophie. Madame la duchesse d’Orléans jugea mieux que moi ; elle sut lire dans l’avenir.

Arrivée à cette grande époque de la révolution, je n’ai nullement le projet de réfuter d’absurdes inculpations. Ma conscience et l’examen de l’emploi de ma vie me donnent la certitude que l’on peut me calomnier, qu’il est impossible de me noircir.