De ma vie je ne me suis mêlée d’affaires de politique ou d’ambition ; dès la convocation des états généraux, prévoyant que le mécontentement général produirait beaucoup de troubles, je déclarai publiquement que j’irais à Nice avec mes élèves. Leurs parents y consentirent. Malheureusement, on censura tellement ce projet dans les papiers publics, il parut porter une telle atteinte à la fragile et funeste popularité de la maison d’Orléans, qu’il fallut y renoncer, du moins pour le moment.

Cependant j’obtins la promesse qu’on nous laisserait faire un voyage en Angleterre aussitôt que la Constitution serait finie ; on croyait alors que ce travail serait terminé sous peu de mois ; il fut beaucoup plus long. Malgré le désir ardent que je conservais de quitter la France, l’époque de mon départ se reculait toujours.

Après la fuite du roi à Varennes et son retour forcé à Paris, M. le duc d’Orléans me le permit enfin. Les médecins ordonnèrent à Mademoiselle d’aller en Angleterre prendre les eaux de Bath. Nous partîmes en toute règle avec des passeports qui exprimaient la permission de rester en Angleterre aussi longtemps que la santé de Mademoiselle l’exigerait. Nous partîmes le 11 octobre 1791.

Mon séjour en Angleterre fut troublé par les craintes les plus sinistres ; l’esprit de parti me donnait tout à craindre des ennemis de la maison d’Orléans ; je recevais les lettres anonymes les plus effrayantes. J’en reçus entre autres une en anglais, dans laquelle on m’appelait salvage furie (féroce furie), et l’on me menaçait de mettre le feu à notre maison pendant la nuit.

Dans les derniers jours du mois de septembre 1792, étant dans la province de Suffolk, je vis par les journaux français qu’un parti puissant formait les plus sinistres projets et voulait faire juger le roi et la reine.

Après le massacre des prisons, au mois de septembre 1792, je reçus une étrange lettre de M. le duc d’Orléans qui me mandait de revenir en France pour lui ramener sa fille. J’hésitais à le faire et je me trouvais dans la situation la plus embarrassante.

Dans les premiers jours de novembre, M. le duc d’Orléans m’envoya M. Maret, depuis duc de Bassano, et que je ne connaissais pas du tout. Il était chargé d’une procuration de M. le duc d’Orléans, qui l’autorisait à me demander de lui remettre Mademoiselle, si je ne voulais pas consentir à la reconduire moi-même sur-le-champ en France. J’étais au désespoir, ou d’être obligée d’envoyer Mademoiselle en France, ou de l’y mener. Il n’était pas digne de moi de ne pas remettre moi-même ce dépôt si cher entre les mains de celui qui me l’avait confié. Il fut décidé que je reconduirais Mademoiselle, que je la remettrais à son père, en lui donnant ma démission de gouvernante. Nous partîmes en effet le lendemain pour retourner en France, le 20 octobre 1792.

Notre trajet sur mer fut très orageux ; nous avions le vent en poupe, mais il était de la violence la plus effrayante ; nous fîmes ce voyage en cinq quarts d’heure et douze minutes, chose qui a peu d’exemples. Quand nous débarquâmes un peuple immense était attroupé sur le rivage : il accueillit Mademoiselle avec de grandes acclamations et des transports qui allaient jusqu’à l’enthousiasme ; c’est le dernier hommage que son nom malheureux ait reçu en France.

Je trouvai à Belle-Chasse M. le duc d’Orléans, M. de Sillery et cinq ou six autres personnes. Je remis Mademoiselle entre les mains de son père ; je lui dis, en présence de tout le monde, que je lui rendais avec douleur ce dépôt si cher, que je donnais ma démission de gouvernante, et que je repartais le lendemain matin pour l’Angleterre. M. le duc d’Orléans eut l’air consterné ; il m’emmena dans une chambre voisine, et là il m’apprit que sa fille, par un décret tout nouveau et d’un effet rétroactif, se trouvait par son âge (elle avait quinze ans) dans la classe des émigrés, pour n’être pas revenue à l’époque prescrite ; il ajouta que c’était ma faute, parce que je n’avais pas voulu la ramener sur-le-champ la première fois qu’il l’avait demandé, mais il assura qu’on ferait des exceptions à cette loi, et qu’il était certain que sa fille serait à la tête ; qu’en attendant il fallait qu’elle se soumît à la loi, et qu’elle allât en pays neutre attendre ce décret sur les exceptions ; qu’en conséquence il me conjurait de la conduire à Tournay (la Belgique n’était point encore réunie à la France) ; que le décret d’exception serait sûrement publié sous huit jours, qu’il irait lui-même chercher sa fille, et qu’alors je serais libre ; il se flattait que je n’aurais pas la cruauté de lui refuser cette dernière preuve d’attachement à une enfant à laquelle j’en avais donné tant. Je répondis sèchement que je conduirais Mademoiselle à Tournay, mais sous la condition que si le décret d’exception n’était pas publié sous quinze jours, il enverrait une personne à Tournay, pour me remplacer auprès de Mademoiselle ; il m’en donna sa parole d’honneur.

J’eus un long entretien avec M. de Sillery ; je le conjurai, en versant des larmes, de quitter la France ; il lui était facile de s’évader et d’emporter au moins deux cent mille francs : il m’écouta sans m’interrompre, il parut ému. Il me répondit qu’il abhorrait tous les excès de la révolution, mais que je voyais trop en noir l’avenir ; que Robespierre et ses adhérents étaient trop médiocres pour ne pas perdre promptement tout leur ascendant. J’insistai, mais toutes mes prières, toutes mes instances furent inutiles. Il me parla de M. le duc d’Orléans, et il me dit qu’il se perdait, parce qu’il mettait toute son espérance dans les jacobins qui se plaisaient à l’avilir afin de pouvoir ensuite le sacrifier plus facilement, qu’au fond il se repentait de s’être engagé dans une telle route, mais que, croyant impossible d’en sortir, il s’y jetait à corps perdu, se flattant de trouver ainsi l’enthousiasme qu’il n’avait nullement.