Nous partîmes le lendemain matin ; M. le duc d’Orléans, plus sombre que jamais, me donna le bras pour me conduire à la voiture : j’étais fort troublée, Mademoiselle fondait en larmes, son père était pâle et tremblant. Lorsque je fus dans la voiture, il resta immobile à la portière, et les yeux fixés sur moi ; son regard lugubre et douloureux semblait implorer la pitié !… « Adieu, Madame ! » me dit-il. Le son altéré de sa voix porta au comble mon saisissement ; ne pouvant proférer une seule parole, je lui tendis la main, il la prit, la serra fortement, ensuite, se tournant et s’avançant brusquement vers les postillons, il leur fit un signe et nous partîmes.
M. de Sillery, M. le duc de Chartres et mon neveu César du Crest nous accompagnèrent jusqu’aux frontières ; j’en fus bien aise, car le peuple, par son ton et ses manières, était devenu effrayant. J’avais laissé à Belle-Chasse la valeur de plus de cinquante mille francs en meubles, en argenterie, en bijoux, en tableaux, en livres, instruments, histoire naturelle, etc. J’étais si troublée en partant, que je laissai une quantité de choses ; lors de la confiscation, tout fut vendu.
Cependant, trois semaines s’étaient écoulées à Tournay, et M. le duc d’Orléans n’envoyait personne pour me remplacer auprès de Mademoiselle. Au mois de décembre, Mademoiselle eut une maladie très sérieuse, une fièvre bilieuse. Je la soignai avec toute l’affection que pouvait inspirer la tendresse maternelle la plus vive. Cette maladie, dont la convalescence fut languissante et longue, m’ôta toute idée de m’éloigner d’elle dans un tel moment. Enfin, le mois de janvier arriva, ainsi que la funeste catastrophe de la mort du roi. M. le duc de Chartres, qui était venu nous rejoindre à Tournay, reçut une lettre de son père, qu’il me montra et qui commençait ainsi : « J’ai le cœur navré, mais pour l’intérêt de la France et de la liberté, j’ai cru devoir…! etc… »
Cette lettre fit sur M. le duc de Chartres la même impression que sur moi : nous fûmes saisis d’horreur et consternés. Mon malheureux mari m’écrivit à la même époque ; il m’envoyait un grand nombre d’exemplaires de son opinion sur le procès du roi.
M. de Sillery terminait ainsi sa lettre : « Je sais parfaitement qu’en prononçant cette opinion, j’ai prononcé mon arrêt de mort… » Aussi, en sortant de l’assemblée, saisi d’horreur et pénétré d’indignation, il alla sur-le-champ se mettre volontairement dans la prison de l’Abbaye !… Hélas ! il aurait pu encore se sauver !… Cette lettre me déchira le cœur ; cependant, comme je ne voyais nul prétexte pour lui ôter la vie, je me persuadai qu’il en serait quitte pour une captivité de quelques mois. Je ne songeais pas à la cupidité des jacobins, et que l’infortuné avait plus de cent mille livres de rente !
La Belgique fut réunie à la France, et quoiqu’on ait beaucoup écrit qu’elle ne le fut que par son vœu, je puis assurer qu’elle n’en avait nulle envie, et qu’elle y fut forcée.
Le général Dumouriez arriva à Tournay le mardi 26 mars 1793. Ainsi que tous les Français qui passaient à Tournay, il vint chez mademoiselle d’Orléans. Je fus charmée de voir cet homme si célèbre ; quoiqu’il fût vaincu, et que je le crusse poursuivi par les Autrichiens, sa seule présence me rassurait.
Je vis que la Belgique allait retomber au pouvoir des Autrichiens, et que la fuite serait impossible pour nous, soit en France ou soit dans les pays étrangers. Je sollicitai donc vivement mon retour ; on m’écrivit, au mois de mars 1793, que M. le duc d’Orléans allait obtenir le rappel de mademoiselle d’Orléans, mais que le mien était encore ajourné. Croyant que mademoiselle d’Orléans allait rentrer, je devais m’occuper des moyens de me mettre en sûreté, et il faut convenir que rien n’était plus difficile, et que ma position était affreuse. J’avais fait quelques avances d’argent pour mademoiselle d’Orléans, qui me devait cent trente-deux louis ; elle avait écrit à M. le duc et à madame la duchesse d’Orléans sur cet objet et pour leur demander de lui envoyer de l’argent pour elle ; c’est ce qu’ils ne purent faire, ni à cette époque, ni à aucune autre. Ce fut alors que M. le duc de Chartres, qui n’a jamais eu de vues ambitieuses, et qui n’en avait d’autre que celle d’être utile à son pays, prit la résolution d’écrire à la Convention, pour demander la permission de quitter à jamais la France ; depuis la mort du roi, il était tombé dans le plus grand découragement.
Après avoir écrit cette lettre à la Convention, il me dit qu’il ne croyait pas pouvoir l’envoyer sans l’aveu de son père, qui était alors député à la Convention. M. le duc de Chartres envoya cette requête à son père, en le conjurant de trouver bon qu’il la fît. Nous espérions que M. le duc d’Orléans ne s’opposerait pas à ce que désirait son fils ; mais il répondit sèchement que cette idée n’avait pas de sens, et qu’il n’y fallait plus penser. M. le duc de Chartres a respecté cet ordre ; il n’en fut plus question.
M. le duc de Montpensier, son frère, désirant passionnément voir l’Italie, avait demandé à servir à Nice, ce qui lui fut accordé ; il partit de Tournay, où il était aussi avec nous.