Au milieu de ces peines de tout genre, j’eus la consolation de rétablir parfaitement la santé délabrée de mademoiselle d’Orléans. Je lui avais caché la mort de son infortuné père ; je connaissais son extrême sensibilité, et sa tendresse pour un père dont elle était adorée ; cependant je l’habillai de deuil, en lui disant que c’était celui de la malheureuse reine de France. Nos jours s’écoulaient tristement, mais sans ennui. Lorsque nous apprîmes par hasard que madame la princesse de Conti, tante de mademoiselle d’Orléans, habitait la Suisse et était à Fribourg, j’écrivis à Fribourg pour m’en informer. Rien n’était plus vrai. Sans l’extrême tendresse que j’avais pour mademoiselle d’Orléans, je ne serais jamais restée un an dans un lieu où j’étais horriblement persécutée, et qui d’ailleurs ne m’offrait nulle ressource ; il m’était absolument nécessaire, pour subsister, de me rapprocher d’une imprimerie ; je sentis que mademoiselle d’Orléans devait faire, auprès de madame la princesse de Conti, une démarche. Docile à la voix de la raison, elle se décida à écrire à sa tante, en lui demandant d’aller la rejoindre, en me rendant ma liberté. Huit ou dix jours après madame la princesse de Conti répondit à mademoiselle d’Orléans une lettre tendre et touchante pour lui annoncer qu’elle la recevait ; mais que cela ne pourrait être que dans un mois. Ce temps se passa bien tristement. Au moment de notre séparation la douleur de mademoiselle d’Orléans fut inexprimable. Rien ne me retenant plus à Bremgarten je le quittai à mon tour.

Mon gendre, M. de Valence, était établi dans les environs d’Utrecht. Nous avions toujours entretenu une correspondance suivie : je lui avais écrit dans les derniers temps de mon séjour à Bremgarten ; quand je sus que j’allais me séparer de mademoiselle d’Orléans, je le conjurai de me chercher, sous un nom supposé, une place de concierge dans un château. J’aurais laissé ma nièce au couvent de Sainte-Claire, entre les mains de madame l’abbesse, à laquelle j’aurais payé une demi-année de pension ; j’aurais été dans mon château, où je n’aurais rien dépensé, et dans lequel j’aurais pu travailler en secret ; j’aurais envoyé mes ouvrages en Angleterre, à Sheridan, qui les aurait parfaitement vendus ; de cette manière, j’échappais aux persécutions, et j’aurais pu amasser beaucoup d’argent. Une chose dans ce plan m’embarrassait, c’était ma harpe ; je ne pouvais me résoudre à m’en séparer ; j’étais décidée à l’emporter, en déguisant dans l’emballage la forme de l’étui, et j’espérais trouver dans le château le moyen d’en jouer incognito dans quelque coin isolé. M. de Valence rejeta cette proposition qu’il appelait une folie romanesque ; j’insistai vivement, et je donnai de si bonnes raisons qu’il me répondit promptement qu’il avait trouvé ce que je pouvais désirer ; des maîtres instruits, spirituels, très riches, ayant une fille non mariée, à laquelle j’aurais pu donner des soins d’institutrice, un château antique et vaste ; et, pour que rien ne manquât au bonheur de cette trouvaille, il m’assurait que le château contenait une superbe bibliothèque. Cette lettre m’enchanta ; mais, quelques jours après, il m’en écrivit une autre, pour se dédire formellement, en me disant qu’il ne pouvait se résoudre à se donner le ridicule de faire de moi une concierge ; il me conjurait de venir le trouver près d’Utrecht, et que là nous formerions des projets plus raisonnables. Je lui représentai qu’il existait un nombre infini d’émigrées, qui me valaient, et dont les unes, sans aucun ridicule, étaient marchandes de modes, les autres institutrices : il fut inexorable.

Nous arrivâmes donc à Utrecht : M. de Valence vint nous chercher, et nous mena à Oud-Naarden, une charmante maison de campagne qu’il avait louée sur le bord de Zuyderzée. Je me reposai là environ cinq semaines, je me décidai à m’aller établir sous la domination danoise. J’avais encore un peu d’argent, je n’en demandai point à M. de Valence : je convins seulement que je laisserais ma nièce chez lui, avec une dame étrangère qui s’y trouvait, et que je préparais l’établissement de M. de Valence à Altona, car il avait aussi le projet de s’y fixer. Je partis d’Oud-Naarden sans femme de chambre et sans domestique. Je ne savais où débarquer à Altona ; une marchande fort communicative me nomma l’auberge de Plock. J’eus lieu de m’applaudir de ce choix ; le maître de la maison était la probité même, et sa fille remplie de douceur, d’esprit, de sensibilité, ayant reçu la meilleure éducation, devint bientôt mon amie.

Sur la fin de juillet, j’allai m’établir avec ma nièce chez M. de Valence, à Sielk, à cinq lieues d’Hambourg, dans une jolie maison de campagne qu’il avait louée. J’y consentis à la condition que je lui payerais une pension. J’avais vendu au libraire Fauche trois cents frédérics d’or les Chevaliers du Cygne ; il y avait longtemps que je n’avais touché autant d’argent à la fois ; ce fut le prix que m’en offrit Fauche, qui a toujours été pour moi de la plus parfaite honnêteté. J’étais dans un tel dénûment que s’il ne m’en eût offert que cinquante frédérics, je n’aurais pas hésité à le lui donner.

M. de Valence cultivait lui-même son jardin : nous menions une vie douce et solitaire ; nous n’avions près de nous qu’un seul voisin (le seigneur du lieu), et ce voisin était pour nous l’ami le plus aimable.

Après avoir tant souffert, je me trouvais aussi heureuse que je pouvais l’être, avec d’affreux souvenirs si récents encore. J’étais fort liée avec madame Matthiessen et toute sa famille. Son fils, l’un des négociants d’Hambourg les plus distingués par son mérite, sa fortune, et la considération dont il jouissait, devint amoureux de ma nièce Henriette de Sercey : sa mère me la demanda en mariage pour lui. Ma nièce avait vingt et un ans, M. Matthiessen en avait quarante-quatre. Au bout de six mois ce mariage se fit. Je déclarai, dès le même jour, malgré les regrets de ma nièce et les offres obligeantes de M. Matthiessen, que je ne resterais point avec eux, ni à Hambourg, ni même à Sielk.

Huit jours après son mariage, je partis pour Berlin, où je me mis en pension chez mademoiselle Bocquet, qui tenait une maison d’éducation la plus fameuse de la ville. Elle me reçut à bras ouverts ; elle s’était passionnée pour moi, par mes ouvrages. Son accueil me charma, ainsi que sa conversation ; elle avait une société très aimable, composée des personnes les plus spirituelles de Berlin.

Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un véritable enchantement. Chacun s’occupa de mon amusement. Nous allâmes jusqu’à Sans-Souci, où j’allai recueillir une quantité de souvenirs du grand Frédéric.

M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que, pour juger un homme qui n’existe plus, avec lequel il n’aurait jamais eu le moindre rapport, il lui suffirait d’examiner avec une attention philosophique ses meubles, ses habits, ses bijoux, ses livres. Si l’on eût transporté M. de Volney, ce profond penseur, dans les appartements du grand Frédéric, comme il n’y aurait vu que des meubles et des draperies couleur de rose et argent, que des gravures et des tableaux mythologiques et une collection de tous les bijoux les plus fragiles, et de tous les colifichets des boutiques françaises, comme il aurait trouvé dans la bibliothèque un nombre infini d’ouvrages licencieux et de poésies frivoles, il aurait certainement pensé que le défunt était un jeune sybarite dépourvu de mérite et d’esprit : ce prétendu sybarite était un vieux guerrier, le plus grand capitaine de son temps, le roi le plus vigilant, le plus laborieux, et qui, au milieu de ses draperies couleur de rose, couchait toujours avec ses bottes.

On nous conta de ce monarque et de sa cour plusieurs traits. En voici trois qui me paraissent assez plaisants. Lorsque le roi faisait de petits voyages, il avait coutume d’emmener avec lui Voltaire. Dans une de ses courses, Voltaire, seul dans une chaise de poste, suivit le roi. Un jeune page, que Voltaire avait fait gronder avec sévérité, s’était promis de s’en venger ; en conséquence, comme il allait en avant pour faire préparer les chevaux, il prévint tous les maîtres de poste et les postillons que le roi avait un vieux singe qu’il aimait passionnément, qu’il se plaisait à faire habiller à peu près comme un seigneur de la cour, et qu’il s’en faisait suivre dans ses voyages ; que cet animal ne respectait que le roi, et qu’il était fort méchant ; que s’il voulait sortir de la voiture, on se gardât bien de le souffrir. D’après cet avertissement, lorsqu’aux postes Voltaire voulut descendre de sa voiture, tous les valets d’hôtellerie s’y opposèrent formellement ; et, lorsqu’il étendait la main pour ouvrir la portière, on ne manquait jamais de donner sur cette main deux ou trois coups de canne, et toujours en faisant de longs éclats de rire. Voltaire, ne sachant pas un mot d’allemand, ne pouvait demander l’explication de ces étranges procédés, sa fureur devint extrême et ne servit qu’à redoubler la gaieté des maîtres de poste, et, d’après les rapports du petit page, tout le monde accourait pour voir le singe du roi et pour le huer. Le voyage se passa de la sorte ; et ce qui mit le comble à la colère de Voltaire, c’est que le roi trouva le tour si plaisant qu’il ne voulut point en punir l’inventeur.