On sait combien ce prince aimait la musique. Un soir, il crut entendre une symphonie lointaine et charmante. Aussitôt il ouvre une fenêtre et reconnaît que cette musique pianissimo, à deux parties, s’exécute près de la guérite de la sentinelle en faction sous son appartement. Il appelle cette sentinelle, l’interroge, et son étonnement redouble en apprenant que c’est ce soldat qui produit l’illusion de cette prétendue symphonie en jouant à la fois, et avec perfection, de deux guimbardes. Le roi, ne concevant pas ce prodige, ordonne au soldat de monter chez lui. Le soldat répond : « C’est impossible ; je dois garder ma consigne. — Mais je suis le roi. — Je le sais ; mais je ne puis être relevé que par mon colonel. » A ces mots le roi, du premier mouvement, se fâcha ; mais la sentinelle lui dit que s’il obéissait, il le ferait punir le lendemain pour avoir manqué à la discipline. Alors le roi loua sa fermeté, referma sa fenêtre, se coucha, et, le jour suivant, fit venir ce soldat, l’entendit avec admiration, lui donna cinquante frédérics et son congé. Ce musicien d’un genre si nouveau a fait fortune en parcourant l’Allemagne. Quelques années après, je l’ai entendu à Hambourg. Il allait jouer dans les maisons, il exigeait qu’on éteignît toutes les lumières, et, lorsqu’il jouait, on croyait véritablement entendre une belle symphonie dans le lointain.

Un autre trait est l’anecdote sur notre fameux Duport, le premier violoncelle de l’Europe. Appelé en Prusse par le roi, il comptait ne passer à Berlin que cinq ou six mois. Le roi, sachant qu’il se disposait à partir, chargea quelques-uns de ses musiciens de lui donner une espèce de fête et de l’enivrer. Lorsqu’il fut dans cet état, on lui fit signer un engagement par lequel, entrant dans un régiment du roi, il s’y trouvait au nombre des tambours, de sorte qu’il n’aurait pu quitter la Prusse sans s’exposer à la peine de mort comme déserteur. Ce fut ainsi que ce grand artiste se fixa dans le Brandebourg. Il fut d’abord désespéré ; mais une forte pension, un excellent mariage le consolèrent. Il habitait Sans-Souci avec sa famille lorsque j’allai visiter cette maison royale.

Pendant mon séjour à Berlin, ma correspondance avec mademoiselle d’Orléans fut rompue. Lui ayant envoyé dans une lettre une petite miniature représentant sur un fond bleu une rose blanche et une rose rouge dans une caisse verte, madame la princesse de Conti dit que c’étaient les trois couleurs, par conséquent un signe révolutionnaire. Mademoiselle d’Orléans eut beau protester que c’étaient les cinq couleurs, puisqu’il y avait du vert et des tiges brunes ; madame la princesse de Conti persista dans son idée et lui défendit de m’écrire. Mademoiselle d’Orléans trouva le moyen d’obéir et de me donner de ses nouvelles ; elle confia son chagrin à son confesseur et le pria de m’écrire de sa part ; ce qui dura plus de dix-huit mois. Je lui envoyais mes lettres qu’il remettait.

A l’époque dont je parle, je reçus une lettre d’une personne qui m’était inconnue, et qui me mandait de ne plus écrire à ce prêtre, parce qu’il venait de mourir. Je le pleurai sincèrement, puisque je n’eus plus de nouvelles de mademoiselle d’Orléans.

On me remit dans ce temps une lettre qui, par un enchaînement particulier de circonstances, traîna prodigieusement en chemin, ce qui arrivait souvent alors. Elle montre si bien toute la bonté de l’âme de mademoiselle d’Orléans, que je la place ici. Elle est sur la mort de son malheureux père, que je lui avais cachée et qu’elle n’apprit que peu de jours après notre séparation.

Voici comment elle s’exprime :

« Fribourg, 10 octobre 1794.

« Oh !… amie chérie, à quel comble de malheurs le ciel m’a réduite ! Hélas ! je les connais tous ! Ah !… quelles douleurs… et quelles souffrances… mon trop malheureux cœur n’éprouve-t-il pas ? que cette vie est cruelle !… Mais la religion et mon cœur, amie bien-aimée, m’ordonnent de la supporter pour ceux que j’aime ; elle est à eux, et non à moi, et je la soigne comme un dépôt qu’ils m’ont confié. Hélas ! il n’y a plus que ces chers objets que j’aime si tendrement, qui puissent m’y attacher. Oh ! mon amie, pensez-vous que ceux qui sont tout à fait malheureux, et qui ne se tuent pas, soient sans religion ? Non, je ne le puis croire : sans ce motif tout-puissant, qui pourrait ne pas se débarrasser d’une existence devenue douloureuse dans tous les moments ?… Mais, grâce aux principes que vous m’avez donnés, ne soyez pas inquiète, amie bien chère, Dieu soutient votre infortunée Adèle et lui donne un courage et une force véritablement surnaturels. Ma tante me témoigne une tendresse et une sensibilité dont je suis bien touchée, et m’adoucit, par son excessive bonté, autant qu’il est possible, mon affreuse et cruelle situation. Adieu, amie tendre et chérie, je vous embrasse avec toute la tendresse de mon malheureux cœur. Je ne puis vous écrire une plus longue lettre aujourd’hui, ce sera pour la première fois. Donnez-moi souvent de vos chères nouvelles ; hélas ! j’en ai tous les jours plus besoin.

« Adèle d’Orléans. »

Je dois dire que j’ai omis, sans le vouloir, un fait intéressant : c’est qu’étant à Sielk, j’appris que mes deux derniers élèves étaient encore détenus à Marseille.

Je reçus enfin mon rappel en France ; ma joie fut fort troublée par le chagrin de quitter mes amis, qui étaient réellement au désespoir, et ce pays hospitalier dont le roi était si vertueux, et le gouvernement si doux et si équitable. Dans le second volume des Souvenirs de Félicie, je fais de la Prusse et de son roi le même éloge. Je fis paraître ce volume à l’époque où l’empereur Napoléon triomphant était à Berlin qu’il venait de conquérir.

Je trouvai à Bruxelles ma fille, madame de Valence. Après neuf ans d’absence, ma joie de la revoir fut inexprimable ; car les dangers qu’elle avait courus, les cruelles inquiétudes qu’elle m’avait causées, avaient quadruplé pour moi la longueur des douloureuses années de l’absence.