Je retournai à Paris avec ma fille ; je n’essayerai point de peindre les émotions que j’éprouvai en passant la frontière, en entrant en France, en entendant le peuple parler français, en approchant de Paris, en apercevant les tours de Notre-Dame et en passant les barrières.

Tout me paraissait nouveau ; j’étais comme une étrangère que la curiosité force à chaque pas de s’arrêter. J’avais peine à me reconnaître dans les rues, dont presque tous les noms étaient changés ; je trouvais des philosophes substitués aux saints ; j’avais été préparée à cette métamorphose en lisant l’Almanach national, où j’avais vu les saints remplacés par les sans-culottides et par des oignons, des choux, du fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc.

Je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu’on avait écrites sur les façades des anciens édifices : maison ci-devant Bourbon, maison ci-devant Conti, propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques murs cette phrase républicaine : La liberté, la fraternité ou la mort. Je voyais passer des fiacres que je reconnaissais pour les voitures confisquées de mes amis ; je m’arrêtais sur les quais, devant de petites boutiques, dont les livres reliés portaient les armes d’une quantité de personnes de ma connaissance, et dans d’autres boutiques, j’apercevais leurs portraits étalés en vente publique. J’entrai un jour chez un petit brocanteur qui en avait au moins une vingtaine ; je les reconnus tous, et mes yeux se remplirent de larmes en pensant que les trois quarts de ces infortunés que ces peintures représentaient avaient été guillotinés et que les autres, dépouillés de tout et proscrits, erraient peut-être encore dans les pays étrangers !…

En sortant de cette boutique, j’allai me promener sur le boulevard : un marchand, portant de charmants petits paniers d’osier, passa près de moi ; je l’arrêtai pour en choisir une demi-douzaine ; mais je n’avais pas d’argent. J’entrai dans le comptoir d’un marchand de vin auquel je demandai de l’encre et un peu de papier ; j’écrivis rapidement mon adresse que je lus tout haut au marchand de paniers. Alors le cabaretier s’écria : « Eh ben ! vous êtes cheux vous ! — Comment ? — Pardi oui ; vous êtes dans ci-devant hôtel de Genlis !… » En effet, c’était la maison qu’avait occupée, pendant quinze ans, mon beau-frère, le marquis de Genlis. Il me fut impossible de le reconnaître ; tout le rez-de-chaussée était divisé en plusieurs boutiques, et la façade des autres logements tout à fait méconnaissable. Je me hâtai de m’éloigner de ce lieu si triste pour moi.

Je vis beaucoup de parvenus qui, nés dans la classe de simples ouvriers, avaient fait les plus brillantes fortunes.

Je revis avec plaisir le fils d’un de mes anciens gardes-chasse, devenu capitaine, qui avait servi dans nos armées avec la plus grande distinction ; sa belle tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de La Rochefoucauld : « L’air bourgeois se perd rarement à la cour, il se perd toujours à l’armée. »

Je vis des femmes qui haïssaient naturellement toute conversation intéressante et spirituelle, parce qu’elles n’y pouvaient prendre part ; du commérage ou de la médisance formaient tout leur entretien ; elles avaient refroidi tous les amis de leurs maris par leur insipidité, leur sécheresse et leur susceptibilité, défauts de toutes les femmes qui manquent d’esprit et d’éducation. La plupart de ces personnes, ridiculement vaines, comptaient les visites et marchandaient une révérence, toujours inquiètes de la manière dont on les traitait, sans savoir positivement comment on doit être traitée. Je ne retrouvai plus de bureaux d’esprit. On appelait ainsi jadis, en dérision, les maisons dont la société était principalement composée de gens de lettres, de savants et d’artistes célèbres, et dont les conversations n’avaient pour objet que les sciences, la littérature et les beaux-arts : voilà ce que les ignorants et les sots tâchèrent toujours de tourner en ridicule.

J’eus bien d’autres sujets de mécontentement : je trouvais tout changé, tout jusqu’au langage.

On parle mal en disant, la capitale, pour dire Paris ; du champagne, du bordeaux, au lieu de vin de Champagne ; ou les Français, au lieu de la Comédie-Française. Lorsqu’on dit : un louis d’or, on parle mal : de même pour son équipage, au lieu de sa voiture ; il roule carrosse ; une bonne trotte, pour une bonne course ; son dû, pour son salaire.

Je ne fus pas moins surprise en entendant dire votre demoiselle, pour mademoiselle votre fille ; Madame, tout court, en parlant à un mari de sa femme ; en usez-vous ? (du tabac), pour en prenez-vous ? j’y vais de suite, pour j’y vais tout de suite ; il a des écus, pour il est riche. Il lui fait la cour, c’est-à-dire il en est amoureux, ce qu’on exprimait jadis plus délicatement en disant : il est occupé d’elle.