Les étrangers disent souvent qu’ils ont bu du café, du thé, c’est mal parler : boire ne se dit que des liqueurs faites pour désaltérer : l’eau, le vin, la bière, le cidre, etc., et on dit : prendre du café, du thé, du chocolat.
Ce qui me choqua surtout, c’était d’entendre des femmes appeler leur cabinet un boudoir, car ce mot bizarre n’était pas employé jadis par les grandes dames. Je trouvais encore que, lorsqu’on faisait les honneurs d’une maison, il ne fallait pas offrir d’une manière vague, comme le faisaient beaucoup de personnes qui avaient l’air de ne pas savoir les noms de ce qu’elles proposaient, disant seulement : voulez-vous du poisson, ou de la volaille ? On appelait les marchandes de modes des modistes, et un livre de souvenir un album ; en parlant de l’habillement de quelqu’un, sa mise, une mise décente, etc. Voici encore des phrases du langage révolutionnaire, qui ne me déplurent pas moins : aborder la question ; en dernière analyse ; traverser la vie.
Dans l’ancienne société, éteinte ou dispersée, on entendait partout des exclamations qui exprimaient l’étonnement, la désolation, l’horreur ou l’enchantement et l’enthousiasme : tout était inconcevable, inouï, monstrueux, horrible, ou charmant et céleste. Lorsqu’on rencontrait quelqu’un auquel on avait fait fermer sa porte, on ne manquait jamais de lui protester qu’on était désespéré de ne s’être pas trouvé chez soi. Aujourd’hui, ces exagérations sont fort affaiblies ; les femmes surtout sont beaucoup plus froides, moins affectueuses, moins accueillantes.
On ne soupait plus, parce que les usages n’étaient pas moins changés que la langue ; les spectacles ne finissaient qu’à onze heures du soir.
Le souper jadis terminait la journée ; on ne craignait plus le mouvement et l’interruption des visites ; au lieu de compter les heures, on les oubliait, et l’on causait avec une parfaite liberté d’esprit, et par conséquent avec agrément.
Autrefois, les soupers de Paris étaient renommés pour leur gaieté.
Le grand seigneur qui invitait à un souper la femme d’un fermier général et celle d’un duc et pair les traitait avec les mêmes égards, le même respect. Lorsqu’on allait se mettre à table, le maître de la maison ne s’élançait point vers la personne la plus considérable pour l’entraîner au fond de la chambre, la faire passer en triomphe devant toutes les autres femmes, et la placer avec pompe à table à côté de lui. Les femmes d’abord sortaient toutes du salon ; celles qui étaient le plus près de la porte passaient les premières ; elles se faisaient entre elles quelques petits compliments, mais très courts, et qui ne retardaient nullement la marche. Tout le monde arrivé dans la salle à manger, on se plaçait à table à son gré, et le maître et la maîtresse de la maison trouvaient facilement le moyen d’engager les quatre femmes les plus distinguées de l’assemblée à se mettre à côté d’eux. Voilà des mœurs sociales et des manières véritablement polies, parce qu’elles obligent celles que l’on veut particulièrement honorer, et qu’elles ne blessent personne ; nous avons changé tout cela.
Autrefois les femmes, après le dîner ou le souper, se levaient et sortaient de table pour se rincer la bouche ; même les princes du sang ne se permettaient pas, pour faire la même chose, de rester dans la salle à manger ; ils passaient dans une antichambre. Aujourd’hui, cette espèce de toilette se fait à table dans beaucoup de maisons. On voit des Français, assis à côté des femmes, se laver les mains et cracher dans un vase… C’est un spectacle bien étonnant pour leurs grands-pères et leurs grand’mères.
Dans la bonne compagnie, jadis, les femmes étaient traitées par les hommes avec presque tous les usages respectueux prescrits pour les princesses du sang : ils ne leur parlaient en général qu’à la tierce personne ; ils ne se tutoyaient jamais entre eux devant elles ; et même, quelque liés qu’ils fussent avec leurs maris, leurs frères, etc., ils n’auraient jamais, en leur présence, désigné ces personnes par leurs noms tout court. Lorsqu’on leur adressait la parole, c’était toujours avec un son de voix moins élevé que celui qu’on avait avec des hommes. Cette nuance de respect avait une grâce qui ne peut se décrire. Toutes ces choses n’étaient plus d’usage à mon retour ; chaque homme pouvait dire :
De soins plus importants mon âme est agitée.