De leur côté, les femmes n’étant plus traitées avec respect, avaient perdu la retenue qui doit les caractériser.
Une chose qui me déplut particulièrement fut la suppression des couvre-pieds de chaises-longues. Je vis les dames les plus qualifiées et les plus à la mode de cette époque recevoir parées et couchées sur un canapé, et sans couvre-pieds. Il en résultait que le plus léger mouvement découvrait souvent leurs pieds et une partie de leurs jambes. Le manque de décence qui ôte toujours du charme, donnait à leur maintien et à leur tournure une véritable disgrâce.
Mes visites me firent connaître le mauvais goût de ceux qui remeublèrent les hôtels et les palais abandonnés et dévastés. On plissait sur les murs les étoffes, au lieu de les étendre ; cela était beaucoup plus magnifique. On savait que la symétrie était bannie des jardins ; on en avait conclu que l’on devait aussi l’exclure des appartements, et l’on posait toutes les draperies au hasard. Ce désordre affecté donnait à tous les salons l’aspect le plus ridicule. Pour montrer que les nouvelles idées n’excluaient ni la grâce, ni la galanterie, les hommes et les femmes rattachaient les rideaux de leurs lits avec les attributs de l’amour, et transformaient en autels leurs tables de nuit.
Après avoir passé quelque temps à Paris, je fis une infinité de courses à la campagne et dans les châteaux ; j’avoue qu’en général on trouvait beaucoup plus de popularité et de libéralité dans nos anciens châteaux. Je ne trouvai plus ces chapelles qui étaient jadis d’un si bon exemple pour les paysans. Je ne vis aller à l’église paroissiale que les dames ; les hommes n’y mettaient presque pas le pied ; et les paysans, pour les imiter, n’y allaient jamais. Je fus aussi scandalisée des fêtes qu’on leur donnait : le maître du château leur ouvrait ses jardins, avec la permission d’y inviter des cabaretiers, des traiteurs, auxquels ils achetaient les vins et les repas que nous leur donnions jadis avec tant de générosité, mais qui, distribués avec sagesse, prévenaient l’ivresse, les querelles, les scènes scandaleuses et souvent sanglantes qui en résultaient. Une chose encore qui me parut ridicule fut la morgue des dames de châteaux, qui, dans ces réjouissances, ne voulaient point danser avec les paysans. Je me rappelai qu’autrefois, à ces bals champêtres, nous ne voulions danser qu’avec eux, et que nous défendions aux hommes de notre société de nous inviter, en leur prescrivant de ne danser qu’avec des paysannes. Tout ceci n’est assurément point sans exception ; j’ai vu dès lors, dans les campagnes et dans les châteaux, exercer dans toute son étendue la charité de tout genre que j’admirais jadis.
Madame de Montesson, ma tante, ne m’avait pas donné signe de vie dans les pays étrangers, quoique je fusse partie en fort bonne intelligence avec elle. Je la trouvai dans la plus grande faveur par sa liaison avec madame Bonaparte, femme du premier consul, qui lui avait fait rendre toute sa fortune. Cependant, j’allai la voir le surlendemain de mon arrivée ; je trouvai du monde chez elle ; elle me reçut avec une sécheresse qui alla jusqu’à l’impertinence ; elle parla beaucoup de madame Bonaparte et des déjeuners qu’elle lui donnait. Ma visite fut courte et silencieuse ; M. de Valence me reconduisit. Je lui dis, en m’en allant, que j’étais beaucoup trop vieille pour me laisser traiter ainsi, et que je ne reviendrais plus ; il excusa madame de Montesson, il me dit qu’elle serait mieux une autre fois ; qu’elle avait pris de l’humeur en voyant que je n’étais pas du tout vieillie ; que c’était un petit tort de femme qu’il fallait pardonner.
J’étais établie dans la rue d’Enfer. Maradan vint me trouver, pour me prier de m’intéresser en faveur d’un jeune homme nommé M. Fiévée, auteur de deux romans intitulés, l’un Frédéric, et l’autre la Dot de Suzette, et qui était en prison pour ses opinions politiques ; je m’occupai avec ardeur du soin de lui faire rendre sa liberté, et j’eus le bonheur d’y réussir.
Je ne restai que neuf mois dans la rue d’Enfer. Trouvant la vie de Paris trop chère, j’allai m’établir à Versailles, où je louai une petite maison dans l’avenue de Paris.
Je fus assez malade à Versailles, et cependant je travaillai toujours : ma situation m’y forçait, et comme je n’en convenais qu’avec ma personne, on me faisait des remontrances sur ma déraison ; je fus très sérieusement malade pendant deux mois ; décidée à retourner à Paris, je sollicitai du gouvernement un logement ; on m’en donna un à l’Arsenal ; il était très beau et contigu à la bibliothèque ; le ministre Chaptal donna l’ordre de me prêter tous les livres que je demanderais, ce qui fut exécuté.
Pendant les deux premières années de mon séjour à l’Arsenal, je continuai de travailler à la Bibliothèque des Romans ; ensuite, voulant finir sans distraction le roman de la Duchesse de La Vallière, que j’avais commencé, je cessai de travailler à la Bibliothèque des Romans, qui perdit alors ses souscripteurs. Un peu avant la publication de Madame de La Vallière, M. Fiévée, qui était en correspondance avec le premier consul, sachant que je n’avais fait aucune démarche auprès du chef du gouvernement, dit qu’il était décidé à lui écrire que je n’avais rien retrouvé en France et que je vivais absolument de mon travail ; je remerciai M. Fiévée, en le conjurant de ne point faire une telle démarche. M. Fiévée persista généreusement, et le fruit de sa lettre fut que le premier consul m’envoya M. de Rémusat, préfet du palais, pour me dire que le premier consul venait d’apprendre ma situation ; que, s’il l’avait sue, je n’y serais jamais restée, et qu’il me faisait demander ce qui pouvait me rendre heureuse ; je répondis que je vivais fort bien de mon travail, et que je ne demanderais jamais rien.
Quelque temps après M. de Lavalette m’écrivit que le premier consul, devenu empereur, désirait que je lui écrivisse tous les quinze jours, sur la politique, les finances, la littérature, la morale, sur tout ce qui me passerait dans la tête. Je ne lui ai jamais écrit tous les quinze jours, ni sur la politique, ni sur les finances ; je ne lui ai jamais demandé une seule grâce pour moi ; je lui en ai demandé beaucoup pour d’autres ; il me les a presque toutes accordées sans m’écrire une seule ligne. J’ai su par M. de Talleyrand et par quelques autres personnes qu’il aimait beaucoup mes lettres, parce qu’il y trouvait de la raison, du naturel, et quelquefois de la gaieté.