Je n’ai pas gardé de copie de ma correspondance avec l’empereur, mais j’ai conservé quelques notes morales et religieuses qui en faisaient partie.
J’écrivis dans ce temps les Mémoires de Dangeau. Je fis cette lecture immense sur un manuscrit in-quarto en quarante et tant de volumes, copié d’après l’original in-folio, qui est dans la maison de Luynes.
Cet abrégé est certainement l’ouvrage qui fait le mieux connaître la grandeur et la bonté de Louis XIV, et les mœurs du beau siècle où il a vécu ; mais il fallait la patience dont je suis capable pour entreprendre la lecture de ce prodigieux ouvrage ; il fallait avoir lu tous les mémoires connus du temps pour en faire un bon extrait, afin de ne pas tomber dans des répétitions fastidieuses ; il fallait encore, pour y joindre des notes utiles, avoir vécu à la cour et dans le grand monde, et connaître toutes les traditions de ce règne et celui de la régence. Je crois avoir rendu un important service à la littérature par ce prodigieux travail, qui, comme on le verra par la suite, a été double pour moi. J’ai mis neuf mois pour lire cet ouvrage, que je lisais constamment tous les soirs depuis onze heures jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Ce travail fini, la permission de l’imprimer, sur laquelle j’avais dû compter, me fut positivement refusée. Je donnai mon manuscrit à l’empereur, en l’assurant que je ne gardais aucune espèce de copie, ce qui était parfaitement vrai.
Quelques jours après je reçus de M. de Lavalette une lettre ainsi conçue :
« Sa Majesté m’ordonne, madame, de vous prévenir qu’elle accepte l’offre que vous lui faites des mémoires manuscrits du marquis de Dangeau ; elle désire que je les lui envoie à Boulogne. Je vous prie, madame, de vouloir bien me les adresser promptement.
« J’ai reçu aussi l’ordre de vous annoncer que Sa Majesté vous accorde une pension de six mille francs sur sa cassette.
« Je me trouve heureux, madame, d’être, dans cette circonstance, l’organe des volontés de l’empereur, etc.
« Lavalette. »
En voyant que je ne pouvais faire imprimer les Mémoires de Dangeau, je saisis un moyen de prouver ma reconnaissance à l’empereur, en les lui offrant. Ainsi je fis ce don avec plaisir, puisqu’il m’acquittait de la pension que j’allais recevoir. L’empereur fit le plus grand cas de ces Mémoires ; je sus par M. de Talleyrand qu’il les lisait avec un extrême plaisir.
Depuis quatre ou cinq ans, je voyais beaucoup plus de monde que je ne voulais. Parmi les étrangers, il y en eut un pour lequel je pris une amitié particulière ; ce fut un Polonais, M. le comte de Kosakoski. Persuadé que Napoléon rétablirait la dignité de son pays, il s’était attaché à lui par cette seule idée. Après la prise de Paris, il le suivit à Fontainebleau ; il ne le quitta qu’au moment où il monta en voiture pour aller à l’île d’Elbe. Tous ses biens avaient été confisqués. Il vit à Paris l’empereur de Russie, qui lui demanda s’il était vrai qu’il eût suivi Napoléon à Fontainebleau : « Oui, Sire, répondit M. de Kosakoski, et s’il m’eût demandé de le suivre, je l’aurais suivi sans hésiter. » L’empereur Alexandre loua cette réponse, et demanda à M. de Kosakoski ce qu’il désirait de lui. « Sire, répondit M. de Kosakoski, la restitution de mes biens en Pologne. — Ils vous seront rendus », reprit l’empereur. Et en effet l’empereur donna sur-le-champ des ordres, et tous les biens furent restitués.
Une autre étrangère bien charmante, et qui a été pour moi remplie de bonté, est madame la duchesse de Courlande. L’impératrice Joséphine avait une énorme quantité de lettres de Bonaparte, écrites de sa main, adressées durant ses campagnes d’Italie, et pendant son séjour à Turin ; Joséphine avait oublié la cassette qui les renfermait ; un valet de chambre infidèle les recueillit et imagina de les offrir à madame de Courlande. Elle me confia ces lettres pour en prendre copie. Je les lus avec avidité et je les trouvai toutes différentes de ce que j’aurais imaginé.
Voici un mot charmant que je trouvai dans une de ces lettres : Bonaparte reprochait à Joséphine la faiblesse et la frivolité de son caractère, et il ajoutait : « La nature t’a fait une âme de dentelle ; elle m’en a donné une d’acier. » Dans une autre lettre il montrait beaucoup de jalousie sur la société de Joséphine et surtout sur la quantité de jeunes muscadins qu’elle recevait journellement, et il lui ordonnait avec sévérité de les expulser tous. On voyait dans les lettres suivantes que Joséphine obéissait, mais qu’ensuite elle se plaignait continuellement de sa santé et de maux de nerfs ; alors Bonaparte imagina que l’ennui causait ce dérangement de santé et il lui manda qu’il aimait mieux être jaloux et souffrir que de la savoir malade et qu’il lui permettait de rappeler tous les muscadins.
Elles étaient d’une écriture fort difficile à lire, mais cependant j’en vins parfaitement à bout ; ces lettres étaient spirituelles et touchantes. On n’y voyait point d’ambition et elles exprimaient une extrême sensibilité ; elles prouvaient que Bonaparte avait eu pour sa femme la passion la plus vive et la plus tendre.