M. Fiévée était rentré en grâce. Napoléon lui donna une place d’auditeur qui le fit entrer au conseil. M. Fiévée me dit dans ce temps qu’il était étonné de l’esprit, de la finesse et de la bonhomie que l’empereur montrait au conseil ; on pouvait l’y contredire et même l’interrompre quand il parlait, sans qu’il eût l’air de le trouver mauvais ; c’est un fait qui rend plus coupables ceux qui l’entouraient d’habitude et qui n’osaient presque jamais lui dire la vérité.
Dès les premiers temps de mon retour en France, M. de Cabre me fit faire connaissance avec madame Cabarus, jadis madame Tallien, et depuis madame de Caraman. Je la trouvai ce qu’elle est, belle, obligeante et aimable ; je trouvais aussi dans cette même personne celle qui a véritablement affranchi la France des fureurs de Robespierre ; quelqu’un contait que l’on avait donné à madame Bonaparte le surnom de Notre-Dame-des-Victoires ; M. de Valence dit qu’il fallait donner à madame Tallien celui de Notre-Dame-de-Bon-Secours.
Le prince Jérôme, depuis roi de Westphalie, vint plusieurs fois me voir ; je lui trouvai les manières les plus agréables, une grande politesse, et une très aimable conversation.
Je venais de finir un ouvrage commencé depuis longtemps, auquel j’avais mis tout le soin que pouvait faire valoir ce petit talent. C’était toutes les fleurs de la mythologie, peintes à la gouache, et de grandeur naturelle ; deux ou trois lignes tracées au bas de chaque plante en expliquaient la métamorphose. Souvent plusieurs plantes se trouvaient dans le même tableau peint sur papier vélin, entouré d’un encadrement qu’on appelle passe-partout. Le tout formait soixante-douze tableaux. Quelque temps après, ayant besoin d’argent, j’eus envie de les vendre. J’étais bien sûre qu’en les proposant au roi de Westphalie il les aurait achetés magnifiquement ; je trouvai le moyen de lui faire parler de cette collection comme étant faite par un artiste inconnu. Il eut envie de la voir ; l’idée et l’exécution lui plurent, et il en offrit six mille francs, ce qui fut accepté. Le roi de Westphalie, en apprenant qu’il avait acheté mon ouvrage, me fit d’obligeants reproches à ce sujet. Je répondis de manière à le convaincre que la délicatesse qui m’avait fait cacher mon nom ne me permettrait jamais de rien changer au marché conclu.
Plusieurs années après, la reine de Westphalie, qui était à Meudon, me fit inviter à y aller ; j’y ai été plusieurs fois, et je me félicite d’avoir pu connaître cette princesse, charmante à tous égards, et dont la conduite comme épouse a été depuis si exemplaire et si parfaite.
Je m’étais tracé des occupations qui furent toujours très réglées et très suivies. J’avais lu et relu tous les bons ouvrages, tous nos chefs-d’œuvre, je me jetai dans les livres curieux. Je fis alors une lecture nouvelle bien intéressante ; ce fut l’ouvrage de M. de Bonald intitulé la Législation primitive, ouvrage plein de talent, d’excellents principes et de génie.
Quand le livre de M. Bonald parut, Napoléon était sur le trône depuis quelques années, et il avait eu la gloire de rétablir la religion et d’abattre la fausse philosophie. Les disciples de Voltaire et des autres n’osaient plus montrer leurs principes. La philosophie moderne était universellement décriée et méprisée.
On aurait dû croire que la restauration aurait achevé d’anéantir la fausse philosophie, et le contraire est arrivé. C’est un fait qui donne lieu à des réflexions bien affligeantes.
Le Génie du Christianisme, de M. de Chateaubriand, parut deux ou trois ans avant la Législation primitive ; cet ouvrage fit une grande sensation, et il le méritait ; on y trouve d’admirables morceaux, entre autres le bel épisode d’Atala ; et cet ouvrage a fait beaucoup de bien à la religion, et par conséquent à la monarchie ; car la royauté légitime, ainsi que la morale, n’a de base véritablement solide que la religion. Celui des ouvrages de M. de Chateaubriand que j’admire le plus, c’est son Itinéraire de Jérusalem ; il y a dans ce voyage des descriptions délicieuses, et d’un bout à l’autre un sentiment religieux toujours vrai, toujours touchant.
Je ne connaissais point M. de Chateaubriand, lorsqu’il m’envoya, quand il parut, le Génie du Christianisme, en m’écrivant le billet le plus obligeant. Le Génie du Christianisme fut, à son apparition, le sujet des louanges les mieux fondées et du dénigrement le plus injuste. Je défendis M. de Chateaubriand avec toute la vivacité dont je suis capable ; il avait contre lui les gens sans religion et les littérateurs envieux, qui formaient une multitude d’ennemis. Je savais avec certitude, par M. de Cabre, que M. de Chateaubriand était tout le contraire pour moi, ce qui ne m’a pas empêchée d’écrire dans ce sens à l’empereur, dans le temps où il fut si irrité contre lui par M. de Lavalette, chargé de ma correspondance avec l’empereur.