Puisque je parle de la littérature, je dois consacrer un article à madame de Staël. Je ne l’ai critiquée dans mes ouvrages, que parce qu’elle a attaqué ouvertement dans les siens la morale et la religion. Madame de Staël eut le malheur d’être élevée dans l’admiration du phébus, de l’emphase, et du galimatias. Le premier ouvrage qui ait commencé la réputation de madame de Staël fut celui intitulé : De l’influence des passions sur les nations et sur les individus. Le but est de prouver l’utilité des passions ; c’était la doctrine des encyclopédistes, qui entourèrent l’enfance et la jeunesse de madame de Staël.

Le premier roman de madame de Staël, Delphine, n’eut aucune espèce de succès. Celui de Corinne, ainsi que tous les ouvrages de madame de Staël, n’eut pas davantage le succès du débit ; car, malgré tous les efforts de ses amis, elle n’a jamais pu avoir le succès d’une seule édition enlevée en quelques jours par le public. Son second roman, Corinne, avec tous les défauts de style que l’auteur a toujours conservés, passe pour être son meilleur ouvrage : il manque d’invention, de vraisemblance et d’intérêt. L’héroïne, amante passionnée, n’aime ni son pays, ni sa famille ; elle brave toutes les bienséances et tous les usages reçus ; elle se livre avec fureur à une passion forcenée, et j’avoue qu’il me paraîtra toujours inexcusable de créer des héroïnes pour les peindre aussi extravagantes, et de nous les proposer comme modèles dignes de toute notre admiration.

Madame de Staël sera toujours comptée au rang des femmes célèbres ; mais ses productions ne seront pas rangées parmi les ouvrages classiques, quoiqu’on y trouve souvent un esprit supérieur. Souvent, en pensant à elle, j’ai regretté sincèrement qu’elle n’eût pas été ma fille ou mon élève ; je lui aurais donné de bons principes littéraires, des idées justes et du naturel ; et, avec une telle éducation, l’esprit qu’elle avait et une âme généreuse, elle eût été une personne accomplie et la femme auteur la plus justement célèbre de notre temps.

Pendant mon séjour à l’Arsenal, je passai un été à Sillery. Je ne revis pas sans une profonde émotion ce lieu où j’avais passé les plus heureuses années de ma première jeunesse. Je le trouvai bien déplorablement changé ; les superbes bois du Mesnil étaient coupés, ainsi que les beaux arbres de la cour ; une aile du château contenant la belle galerie et la chapelle était abattue ; les îles délicieuses et leurs charmantes fabriques, si obligeantes pour moi, faites par M. de Genlis, étaient détruites, et n’offraient que de tristes marécages ; le reste du château était démeublé ; les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui avaient été refaits avec magnificence, en bois précieux, par madame la maréchale d’Estrées, avaient été arrachés par la rage révolutionnaire, parce qu’on y avait vu représentées des armoiries avec le bâton de maréchal de France. Je n’y retrouvai avec plaisir que la chambre où Henri IV avait couché trois nuits ; tous les vieux meubles y étaient encore ; le damas cramoisi qui les formait était si usé qu’il n’avait pu tenter la cupidité des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que m’attrister dans cette habitation, jadis si brillante et si belle, qu’un Anglais célèbre (M. Young), dans son voyage de France fait avant la révolution, dit qu’il n’a rien vu en France qui lui ait plu autant que Sillery. Je fis faire, dans l’église de la paroisse, un service funèbre pour mon mari, aussi magnifique qu’il est possible de le faire dans un village. Il fut annoncé au prône et pas un seul paysan ne manqua de s’y rendre. L’église fut tellement remplie, qu’une partie des paysans ne put y entrer et resta sous le porche et autour de l’église, et sans exception ils donnèrent à la quête, et perdirent une demi-journée de travail : il n’y a point de discours académique qui puisse valoir un tel éloge !

Cependant à l’Arsenal, l’eau s’étant infiltrée dans les vieux murs de mon appartement, il arriva plusieurs accidents ; plusieurs parties du mur se détachèrent. Je demandai qu’on y fît les réparations nécessaires ; on me répondit que la Bibliothèque n’avait pas les fonds nécessaires : il fallut bien se résoudre à quitter l’Arsenal. Comme le gouvernement s’était engagé à me loger toute ma vie, et qu’il n’y avait pas de logement vacant à sa disposition qui pût me convenir, j’étais autorisée à demander une indemnité ; je ne la demandai que de huit mille francs. J’obtins sur-le-champ ces huit mille francs, et mon logement devenant tous les jours plus menaçant et plus périlleux, j’en sortis à la hâte. Je fus obligée de prendre, faute d’autre, un appartement très incommode, rue des Lions : il était assez grand, au premier, mais gothique, ridiculement distribué et fort malsain par l’humidité.

Je vis beaucoup, dans cet hiver, M. le comte Amédée de Rochefort, parent de M. de Genlis, et que je n’avais pas vu depuis sa première jeunesse, où, étant à Belle-Chasse, je le fis entrer capitaine dans le régiment de M. le duc de Chartres ; il était devenu, depuis ce temps, aussi distingué par la perfection de sa conduite, que par la rare instruction qu’il avait acquise ; il avait passé tout le temps de la Terreur en France, mais dans un vieux château, dont il ne sortit pas une seule fois ; on l’y oublia, malgré sa naissance : il n’éprouva aucune espèce de persécution, et ce temps ne fut pas perdu pour lui ; il était enfermé avec un savant ecclésiastique. Le jeune Rochefort, qui avait beaucoup d’esprit, et qui avait fait d’excellentes études, savait très bien le latin, mais n’avait aucune connaissance du grec ; il conjura son compagnon d’infortune et de solitude de lui enseigner cette langue, et l’ardeur de son application lui fit faire les progrès les plus surprenants et les plus rapides ; il avait heureusement des livres, et se perfectionna dans l’italien et l’anglais ; il acquit, dans cette profonde retraite, plus d’instruction en dix-huit mois, que dans le cours ordinaire de la vie on n’en acquiert communément en cinq ou six années d’études. Ainsi, tandis que la révolution ruinait sa fortune, il s’enrichissait d’une autre manière, et il acquérait les biens que le sort ne peut ravir : exemple de sagesse et de courage bien digne d’être cité dans un jeune homme qui n’avait alors que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, son père, avait été mon ami : je l’avais beaucoup vu à Sillery dans ma jeunesse ; c’est le seul homme sans exception, à ma connaissance, qui ait entretenu un long commerce de lettres avec Voltaire, sans devenir impie ; il avait des sentiments religieux que rien n’altéra jamais : il fallait, pour cela, un grand caractère ; il a transmis ses excellents principes à son fils, qui s’est toujours fait gloire de les suivre.

J’ai toujours, depuis mon enfance, tendrement aimé M. de Sercey, plus jeune que moi de cinq ans ; je l’ai toute ma vie regardé comme un second père.

Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver M. de Sabran ; il est impossible de réunir plus de qualités aimables aux qualités les plus solides ; il y a dans son esprit un tour original qui lui donne, dans la conversation, des saillies heureuses que sa distraction habituelle rend plus piquantes et plus inattendues. Sa douceur dans la société n’a rien de fade, et elle sert à augmenter l’agrément des mots ingénieux que l’on peut citer de lui. Un jour que je lui disais qu’il était le seul homme véritablement distrait que je connusse, il me répondit : « Qu’en savez-vous ? » Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la finesse de celui du maréchal de Luxembourg, qui, sachant que le prince d’Orange l’appelait le petit bossu, dit : « Bossu ! qu’en sait-il ? »

Les années qui s’écoulent produisent peu de plaisirs réels, et beaucoup de pertes douloureuses ! Depuis l’année dont je viens de parler, j’ai vu mourir quatre personnes plus jeunes que moi et que je regretterai toujours : madame du Brosseron, M. de Treneuil, M. de Charbonnières et M. de Choiseul !… Ce dernier avait constamment donné à la famille royale les preuves de l’attachement le plus noble, le plus vrai et le plus désintéressé. Tout le monde connaît le mérite rare de M. de Choiseul comme savant et comme écrivain, son goût pour les arts, et ses talents charmants dans ce genre. Personne n’a jamais été plus aimable que lui dans la société : il était le modèle des anciennes grâces françaises, et celui de la politesse et du bon ton de l’ancienne cour ; il avait beaucoup voyagé, et toutes les choses intéressantes qu’il avait vues avaient dans sa bouche un intérêt de plus, par la manière dont il les racontait ; enfin, il est le premier grand seigneur de son temps qui ait prouvé que l’on peut à la fois montrer beaucoup d’habileté comme négociateur, et se distinguer avec éclat dans la carrière des sciences et des arts ; il est aussi le premier qui ait donné à un voyage le titre de pittoresque. Il a fait beaucoup de mauvais imitateurs de ce genre ; personne ne l’y a surpassé.

Cependant nous approchions du temps où l’on allait voir une grande révolution ; Napoléon la prépara lui-même par sa folle expédition de Russie. Je parlerai avant d’arriver là sur une des choses qui m’intéressent le plus, l’éducation publique et l’éducation particulière. D’abord on éleva à la Jean-Jacques ; point de maîtres, point de leçons ; les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature ; et comme la nature n’apprend pas l’orthographe et encore moins le latin, on vit paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité ; on surchargea les enfants d’instruction et d’études ; on voulut en faire des prodiges, surtout dans les sciences. La géométrie, la physique, la chimie étaient à la mode. On montait à cheval à l’anglaise ; on se déclarait gluckiste ou picciniste, on pouvait parler des expériences sur l’air fixe, etc. : cela s’appelait être bien élevé. A la révolution, on se précipita dans la politique ; tous les jeunes gens devinrent des hommes d’État. Depuis 1791 jusqu’en 1796, toute éducation fut suspendue ; l’enfance respira ; on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on se rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents auxquels on n’avait pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs qui n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples aussi éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes.