Combien aujourd’hui l’on doit excuser les gens de trente à quarante ans qui n’ont pas le sens commun ! Combien on doit admirer ceux de cet âge qui ont de bons principes et des idées justes !…

Cependant on fit dans l’éducation publique une utile réforme. On changea les professeurs ; on mit à la tête des écoles un chef qui, par ses principes et ses talents, était digne de les relever ; mais la conscription vint détruire de si douces espérances.

L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi un nombre infini de vicissitudes. On n’a songé pendant longtemps qu’à leur donner les talents de la danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper le moins du monde de la culture de leur esprit. Après avoir employé douze ans à leur apprendre à se parer avec élégance, à danser avec grâce, à chanter et à jouer des instruments de la manière la plus brillante, on les mariait par ambition ou par pures convenances, et on les mettait dans le monde en leur disant gravement : Allez, soyez simples, sans prétention ! n’ayez que des goûts solides et raisonnables ; ne séduisez personne, ce serait un crime ; et surtout soyez toujours insensibles aux louanges que vous recevrez sur votre figure et sur vos talents. On conçoit l’effet que peut produire cette belle exhortation sur une personne de seize ans, qui n’a jamais pu penser, dans les intervalles de ses occupations, qu’au bonheur et à la gloire d’obtenir de grands succès à un bal ou dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à une autre extrémité. On voulut, pendant quelque temps, ne faire des jeunes personnes que de bonnes ménagères. On décida que les femmes ne doivent ni lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts.

Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames de Grollier et Le Brun, que mademoiselle Lescot n’eussent jamais peint ; que madame de Mongeroux n’eût jamais joué du piano, et que quelques autres n’eussent jamais écrit ?

Lorsqu’on eut fait en France tous les essais dont on vient de parler, les institutrices eurent ensuite la manie des sciences, les cuisinières même voulurent faire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, après tant d’erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq ans, celui de la nouveauté, fera peut-être entrer dans la bonne route : puisse-t-on s’y fixer ! car l’éducation aura toujours la plus puissante influence sur les mœurs.

Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé, on ne demandait point de l’adoration à sa fille, on n’était point jalouse de son attachement pour un mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs, comme nous l’avons vu depuis et dans le moment actuel. Une mère ne sait-elle pas qu’elle élève sa fille pour une autre famille, et qu’elle ne jouira personnellement ni des vertus, ni du caractère qu’elle se plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette enfant ?

Les parents ne menaient point jadis dans la société des enfants de sept à huit ans ; on y menait même bien rarement une fille de quinze ou seize. Aujourd’hui on ne peut plus se séparer de ses enfants ; on en est idolâtre, on en est esclave ; ce qui n’empêche pas les veufs et les veuves de se remarier, et souvent de mettre une partie de leurs biens à fonds perdu. Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer pour trois ou quatre ans dans un vieux château délabré, à cent lieues de Paris, afin d’y économiser la dot de leur fille, ou pour y amasser la somme nécessaire à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère tendre ne va passer que quelques mois dans ses terres, parce qu’on ne trouve point en province de bons maîtres de danse ou de piano. Autrefois, quand on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents ans ; on meublait la maison avec des tapisseries qui devaient durer autant que l’édifice ; on respectait ses plantations comme l’héritage de ses enfants ; c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des tentures de papier, et des maisons neuves qui s’écroulent !…

Je vais essayer d’égayer ce tableau par le détail des amusements de nos jours ; ils furent brillants et nobles dans la plus grande partie du siècle dernier. Il régnait alors une grande magnificence dans les maisons des princes, et même dans celles des particuliers riches ; on y donnait des fêtes, on y jouissait d’une parfaite liberté. Il y avait à Paris une grande quantité de maisons ouvertes. Dans les sociétés particulières on faisait de la musique, on jouait des proverbes ; ce qui était plus ingénieux et plus spirituel que de jouer des charades. Tout à coup les prétentions à l’esprit mirent les charades à la mode ; on fit pendant les hivers des cours de chimie, de physique, d’histoire naturelle ; on n’apprit rien, mais on retint quelques mots scientifiques ; les femmes prirent une teinte de pédanterie ; elles devinrent moins aimables, et se préparèrent ainsi à disserter un jour sur la politique.

Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre, et d’affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants. A croire les gens du monde, on doit être persuadé qu’ils n’aspirent qu’à la retraite, et qu’une vie simple, champêtre et solitaire est l’unique objet de leurs désirs. Les femmes surtout sont inépuisables en gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, sur le bonheur de l’indépendance et de la tranquillité sédentaire. A les entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d’agir en tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. Vont-elles au spectacle, elles en sont excédées, elles trouvent la Comédie Française insipide, l’Opéra ennuyeux. Cependant elles ont des loges, ou elles en empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand dîner : quelles lamentations sur la nécessité de se parer, et sur l’ennui mortel de la représentation ! et elles passent journellement trois ou quatre heures à leur toilette, et se ruinent en schalls, en habits et en chiffons. Reviennent-elles du bal ou d’une fête : quelle tristesse ! quel abattement ! quelles déclamations sur la cohue, la foule, les lumières, le chaud ! quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s’y est passé ! Néanmoins elles avaient demandé avec ardeur des billets et, dans les mêmes occasions, elles intrigueront toujours pour en avoir. Font-elles des visites : quelle désolation sur cet usage et sur la perte de temps qu’il cause ! et tous les matins elles sortent régulièrement et ne rentrent qu’à l’heure du dîner. Enfin, donnent-elles des assemblées et reçoivent-elles beaucoup de monde : quelles plaintes amères de la fatigue ! Quand on a des filles de quinze à seize ans, c’est pour elles qu’on va dans le monde et qu’on se trouve à toutes les fêtes, qu’on suit tous les bals. C’est pour elles qu’on se pare à peu près comme elles ; c’est pour elles qu’on leur fait mener un genre de vie qui ôte toute possibilité d’acquérir de vrais talents et une solide instruction. Il y a vingt-cinq ans les jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais dans le monde ; elles n’allaient, durant le carnaval seulement, qu’à des bals d’enfants, qui commençaient à six heures et finissaient à dix.

Les jeunes personnes jadis, et même celles qui étaient dans le monde depuis plusieurs années, allaient très rarement aux spectacles, parce qu’alors il fallait louer une loge entière. Les femmes, dans ce temps, étaient beaucoup plus sédentaires ; dans leur jeunesse, elles ne sortaient qu’avec leurs chaperons, et c’était surtout pour remplir des devoirs. Dans l’âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient chez elles une société choisie, qui ne s’y réunissait que pour le seul plaisir de la conversation. Elles attiraient du monde sans aucuns frais, et n’étaient pas obligées de promettre de la musique et des charades. Aujourd’hui, ce qu’on appelle une soirée est un spectacle. On y trouve de tout, excepté de l’aisance, de la confiance, de la gaieté, de la conversation, et l’esprit de société.