En général, aujourd’hui, les jeunes femmes attachent beaucoup trop d’importance à la parure, à la mode ; elles sont infiniment trop avides d’invitations et de spectacles ; elles ne se plaisent point assez chez elles ; de tels goûts ne promettent pour l’âge mûr ni des femmes aimables et sensées, ni d’excellentes mères de famille.

La manie sentimentale dont je me suis moquée dans une de mes pièces du Théâtre d’éducation fut outrée sous l’empire, car on y vit des femmes porter des perruques, des ceintures, des bracelets, des bagues en cheveux. Nos grands-pères et nos grand’mères étaient bien loin de cette touchante prodigalité de cheveux. Cependant on lit sur ce sujet, dans les Mémoires de d’Aubigné, un trait qui mérite d’être rapporté. Durant les guerres du temps de Henri IV, d’Aubigné, dans une bataille, combattait corps à corps contre le capitaine Dubourg. Au plus fort de l’action, d’Aubigné s’aperçut qu’une arquebusade avait mis le feu à un bracelet de cheveux qu’il portait à son bras ; aussitôt, sans songer à l’avantage qu’il donnait à son adversaire, il ne s’occupa que du soin d’éteindre le feu et de sauver ce précieux bracelet, qui lui était plus cher que la liberté et la vie. Le capitaine Dubourg, touché de ce sentiment, le respecta ; il suspendit ses coups, baissa la pointe de son épée, et se mit à tracer sur le sable un globe surmonté d’une croix.

Ces parures de cheveux contrastent d’une manière bien bizarre avec les souvenirs qui nous restent du temps de la plus grande décence qui eût existé en France, à la cour et à la ville, depuis la troisième race. Cet âge d’or de la civilisation fut le règne de Louis XIII ; aussi, jamais le peuple français n’a été plus religieux. Que d’aimables fondations dans ce temps ! l’Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, les Sœurs de la Charité. Toutes ces fondations furent l’ouvrage d’un homme, de Vincent de Paul, dont l’ardente charité s’étendit jusque sur des criminels, parce qu’ils étaient souffrants, les galériens, dont il voulut être l’aumônier, afin d’adoucir leur sort, de les soigner et de les convertir. Nul particulier n’a eu une telle influence sur le bonheur d’un aussi grand nombre d’individus ; l’imagination se confond en pensant au bien immense qu’il a fait par ses prédications, son dévouement, ses quêtes, par les secours envoyés aux victimes de la guerre, et par ses missions chez les infidèles pour le rachat des captifs chrétiens. Mais aussi, comme ce héros du christianisme fut secondé par l’esprit public de son siècle !

La décence à la cour ne commença à s’affaiblir qu’après la régence d’Anne d’Autriche. Les femmes se décolletèrent davantage ; mais les veuves conservèrent toute la rigueur de leur costume, et les autres femmes, tous les usages de bienséance établis sous le règne précédent. Toutes les dames avaient, ou des demoiselles de compagnie, ou des brodeuses qui travaillaient toujours auprès d’elles. L’esprit de cet usage était de se mettre à l’abri de toute calomnie, en ne recevant jamais tête à tête un homme, quel que fût son âge. Aussi voyons-nous madame de Maintenon, dans ses lettres à madame de Caylus, âgée de trente-six ans, lui recommander de ne point abandonner cette prudente coutume, quoiqu’elle fût mère d’un jeune homme déjà dans le monde. Ce fut aussi une idée de décence qui fit établir pour les femmes l’usage de ne sortir en voiture qu’avec deux domestiques au moins, et le soir, avec un flambeau.

Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de Louis XIV, toutes les femmes qui se faisaient peindre ne donnaient de séance que pour leurs têtes ; le peintre prenait des modèles pour la gorge et la taille. Cette délicatesse de décence a fini à la mort de Louis XIV. A la chute du trône, toute espèce de décence fut abolie ; les femmes s’habillèrent en Vénus de Médicis ; les hommes les tutoyèrent, ce qui était fort naturel. Dans ces costumes transparents, on vit rarement des Grecques, mais on ne vit plus de Françaises ; toutes les grâces qui les avaient caractérisées jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur.

Le projet de l’expédition de Russie déplaisait à tout le monde, et même aux militaires qui, depuis, ont montré tant de valeur dans cette malheureuse campagne. On disait généralement que Napoléon, certain d’anéantir la Russie, était décidé à passer de là en Asie, pour aller conquérir la Chine ; on en donnait pour une des preuves une commande immense de bésicles qui fut effectivement faite, et qu’il emporta pour son armée, qui, disait-on, devait s’en servir pour se conserver la vue en traversant des déserts sablonneux ; une provision de fourrures eût été beaucoup plus utile.

On ne concevait pas que Napoléon, parvenu alors à un tel degré de puissance et de gloire, pût concevoir des projets si gigantesques. Sa cour rappelait aux gens mêmes qui l’aimaient le moins, les plus beaux vers du premier acte de Bérénice.

Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ?

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Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,