Ma mère, à diverses époques, avait vainement demandé sa légitime, enfin, après le départ de mon père pour Saint-Domingue, elle se décida à plaider. Elle écrivit elle-même un mémoire, et avant de commencer la procédure, elle chargea son avocat de le communiquer à madame de La Haie. Ce mémoire, très respectueux par les expressions, était foudroyant par les faits. Madame de La Haie le sentit, elle envoya chez ma mère son fils, le marquis de La Haie, qui se fit médiateur entre sa mère et sa sœur. Le marquis de La Haie n’était ni beau, ni distingué par l’esprit, mais il était sensible et bon. Il nous proposa de nous mener sur-le-champ chez madame de La Haie, en ajoutant qu’en nous voyant tout s’arrangerait. Il pressa ma mère si vivement, qu’elle y consentit. Il nous mena dans sa voiture et nous conduisit d’abord chez madame de Montesson ; elle n’était point habillée et ne nous attendait point ; elle dit qu’elle approuvait l’idée de mon oncle, qu’elle allait s’habiller et qu’elle viendrait avec nous. Sa toilette me parut longue. Mon oncle voulait absolument qu’elle s’occupât de moi ; à toute minute, il lui disait en me regardant : « Comme elle est intéressante ! comme elle est jolie !… » Madame de Montesson ne répondait rien, elle se contentait de pencher la tête en faisant un soupir, et en prenant un air attendri. Enfin, lorsqu’elle fut habillée, elle donna le bras à ma mère, et passa devant nous ; mon oncle me prit affectueusement par la main. Nous montâmes en voiture et nous nous rendîmes dans la rue Cassette, où demeurait ma grand’mère. Arrivés dans la maison, mon oncle et ma tante nous laissèrent dans un cabinet et allèrent la prévenir ; au bout d’un demi-quart d’heure, ils revinrent avec ma grand’tante, mademoiselle Dessaleux, sœur de ma grand’mère. Mes deux tantes donnèrent le bras à ma mère en l’assurant qu’elle serait bien reçue ; mon oncle me conduisit. Je n’avais pas une goutte de sang dans mes veines en entrant dans la chambre de ma grand’mère. Sa figure acheva de me glacer ; on m’avait dit qu’elle était belle encore, elle ne me parut qu’effrayante. Elle était fort grande, fort droite, toute sa personne avait quelque chose de hautain et d’impérieux que je n’avais vu qu’à elle ; il y avait encore de la beauté dans ses traits, mais elle avait beaucoup de rouge et de blanc, et une physionomie à la fois immobile, froide et dure… Elle me fit peur, ma mère courut se jeter à ses pieds. A ce spectacle je fondis en larmes. Ma grand’mère releva sèchement ma mère sans l’embrasser, ce qui m’indigna. Mon oncle, qui me tenait toujours par la main, me présenta à ma grand’mère en disant : « Maman, regardez cette charmante petite !… » et il ajouta plus bas : « Maman, embrassez-la… » Elle jeta sur moi un regard sombre et fixe, qui me fit baisser les yeux, mon oncle me dit de lui baiser les mains ; j’obéis en tremblant. Elle me baisa au front ; alors je m’éloignai promptement, et j’allai me jeter en sanglotant dans les bras de ma mère. Madame de La Haie sonna et demanda avec emphase un verre d’eau. Madame de Montesson s’empressa auprès de sa mère, avec cette tête penchée et ces yeux à moitié fermés, enfin, toutes les mines qu’elle prenait dans les occasions touchantes et qui lui donnaient l’air du monde le plus hypocrite. Lorsque madame de La Haie eut bu, et fait trois ou quatre soupirs, mon oncle avec une bonté infinie, parla en faveur de ma mère. Madame de La Haie répondit d’abord par des reproches, ensuite elle s’adoucit ; elle dit quelques phrases maternelles ; elle ajouta que ma mère devait se fier à elle, se désister de ses poursuites, et qu’elle ne perdrait rien à lui donner cette preuve de respect. Ma mère s’attendrit et promit tout ; alors elle fut embrassée, et presque caressée. On se quitta parfaitement réconciliées. Je voyais ma mère heureuse, charmée ; ma joie intérieure allait jusqu’au transport. Ma mère, avec une bonne foi et une générosité touchantes, envoya chercher sur-le-champ ses gens d’affaires et signa son désistement, qu’elle fit remettre le jour même à madame de La Haie. Mon oncle revint nous voir, et me témoigna plus de tendresse que jamais ; il était bon, honnête, et de la sincérité la plus parfaite ; mais il partit à cette époque pour l’armée, et il fut tué à la bataille de Minden.
Après son départ nous retournâmes plusieurs fois chez ma grand’mère sans être reçues. Enfin vint la nouvelle de la mort de mon oncle ; la juste douleur de madame de La Haie suspendit toute idée d’affaires ; mais, lorsque les premiers moments furent passés et que ma mère renouvela ses demandes, elle ne reçut que des réponses sèches et vagues ; elle pressa, on ne répondit plus ; elle insista, elle écrivit sans relâche ; on finit par lui faire dire qu’elle n’avait rien à prétendre, qu’elle l’avait reconnu elle-même en donnant son désistement. Ce coup fut rude à supporter. Ma mère à ce sujet me dit ces belles paroles : — Ce qui me console, c’est que je vous ai donné un bon exemple, celui d’une confiance généreuse, et du respect filial le plus parfait. Je ne répondis à ma mère que par mes larmes ; depuis ce moment-là nous ne revîmes plus ma grand’mère et ma tante.
Mon père, en revenant de Saint-Domingue, fut pris par les Anglais avec tout ce qu’il rapportait ; on le conduisit à Lanceston, ville maritime d’Angleterre ; il trouva là beaucoup de prisonniers français, et, entre autres, un jeune homme dont la jolie figure, l’esprit et les grâces lui inspirèrent le plus vif intérêt ; c’était le comte de Genlis, qui, en revenant de Pondichéry, où il avait commandé un régiment pendant cinq ans, avait été conduit en Chine, à Kanton où il passa cinq mois, et ensuite à Lanceston.
Le comte de Genlis servait dans la marine depuis l’âge de quatorze ans ; il s’était couvert de gloire au fameux combat de M. d’Aché ; il était alors lieutenant de vaisseau, il avait à peine vingt ans.
Durant son séjour à Lanceston, il se lia intimement avec mon père, qui portait habituellement une boîte sur laquelle était mon portrait, me représentant jouant de la harpe ; cette peinture frappa le comte de Genlis ; il fit beaucoup de questions sur moi, et il crut tout ce que lui dit un père qui ne me voyait nul défaut. Les Anglais avaient laissé à mon père mon portrait, mes lettres et celles de ma mère, qui ne parlait que de mes succès et de mes talents. Le comte lut ces lettres, qui lui firent une profonde impression. Il avait un oncle ministre alors des affaires étrangères (le marquis de Puisieux), il obtint promptement sa liberté, et il promit à mon père de s’occuper de lui faire rendre la sienne. En effet, aussitôt qu’il fut à Paris, il vint chez ma mère lui apporter des lettres de mon père ; et en même temps il sollicita avec ardeur son échange, et trois semaines après mon père arriva à Paris.
Peu après, mon sort fut fixé sans retour ; j’épousai M. de Genlis, mais secrètement. M. de Genlis, âgé de vingt-sept ans, n’ayant ni père ni mère, pouvait disposer de lui-même ; mais M. le marquis de Puisieux, chef de sa famille, dès les premiers jours de son arrivée en France, lui avait parlé d’un mariage avec une jeune personne, orpheline, possédant actuellement quarante mille livres de rentes ; M. de Genlis y consentit. M. de Puisieux s’occupa vivement de cette affaire ; M. de Genlis ne s’en souciait déjà plus, mais il n’osa l’avouer. Au bout de quelque temps M. de Puisieux lui dit que la chose était sûre, et qu’il avait donné sa parole ; M. de Genlis n’eut pas le courage de lui déclarer ses sentiments, et ce fut dans ce moment que je me mariai.
Huit jours avant mon mariage, nous allâmes demeurer chez madame la comtesse de Sercey, ma tante, qui logeait dans le cul-de-sac de Rohan. Je me mariai là à sa paroisse à minuit. Le lendemain, on déclara mon mariage, qui fit beaucoup de bruit, car la colère de M. de Puisieux, qui se plaignait avec amertume, fit, pendant plusieurs jours, le sujet de toutes les conversations. M. de Genlis, cadet de Picardie, n’avait que douze mille livres de rentes, et pour toute espérance, sa part dans la succession de madame la marquise de Droménil, sa grand’mère, qui avait environ quarante mille livres de rentes. Elle habitait Reims, et elle avait quatre-vingts ans. M. de Genlis avait servi dans la marine avec le plus grand éclat de valeur et d’intelligence, ainsi que je l’ai déjà dit, à ce fameux combat sur mer, commandé par M. d’Aché ; de vingt-deux officiers, il ne resta que M. de Genlis ; pour ce combat, M. de Genlis eut la croix de Saint-Louis à vingt et un ans moins trois mois, grâce extraordinaire dont je n’ai vu qu’un seul exemple après celui-ci. Lorsqu’il fut à Paris, M. de Puisieux, qui était alors ministre des affaires étrangères, l’engagea à quitter la marine, il était capitaine de vaisseau, et à passer au service de terre, avec le grade de colonel ; il fut fait colonel des grenadiers de France.
Je ne passai que dix jours à Paris après mon mariage. M. de Genlis alla se présenter chez M. de Puisieux et chez madame la duchesse maréchale d’Étrée, fille de M. de Puisieux, et il ne fut pas reçu ; il leur écrivit et ne reçut point de réponse. Il me fit écrire à sa grand’mère, qui garda aussi un profond silence. De tous ses parents, le comte et la comtesse de Balincour furent les seuls qui, dans cette occasion, lui donnèrent des marques d’amitié. Ils vinrent me voir, et me comblèrent de caresses. Cette visite me fit un plaisir inexprimable.
Une visite qui me toucha beaucoup moins fut celle de madame de Montesson, qui vint voir ma mère ; ce mariage plaisait à sa vanité. Elle fut très aimable pour M. de Genlis, qui me mena le lendemain chez elle et chez madame de Balincour ; nous partîmes pour Genlis quatre ou cinq jours après. Mon beau-frère, qui nous y attendait, nous reçut avec beaucoup de grâce et d’amitié.
Le marquis de Genlis était âgé alors de trente et un ans, je n’ai jamais vu de tournure plus noble, plus leste et plus élégante. Cependant, jamais homme n’a moins profité des avantages les plus brillants de la nature et de la fortune. Avec une figure remarquable, de l’esprit, de la grâce, il se trouva, à quinze ans, possesseur de la terre de Genlis, l’une des plus belles du royaume, et libre de toute hypothèque, avec la certitude d’avoir un jour celle de Sillery, qui lui était substituée. M. de Puisieux, son tuteur, et très aimé du roi, le fit faire colonel à l’âge de quinze ans. Mais, à dix-sept ans, il montra déjà la passion du jeu et une extrême licence de mœurs. Il fit des dettes, des extravagances ; on le gronda, on paya, on pardonna. Il ne se corrigea nullement. Enfin, à vingt ans, il perdit au jeu, dans une nuit, cinq cent mille francs contre le baron de Vioménil ; il devait d’ailleurs environ cent mille francs. La colère de M. de Puisieux fut extrême, et l’emporta trop loin : il obtint une lettre de cachet, et fit enfermer, au château de Saumur, son pupille ; il l’y laissa cinq ans ; et, comme le disait mon beau-frère, une année pour chaque cent mille francs. Sa carrière militaire fut perdue par cette rigueur ; ayant été obligé de quitter le service, il n’y rentra plus. Quand il sortit de Saumur, on avait déjà payé la moitié de ses dettes ; M. de Puisieux alors le fit interdire, et exiler à Genlis. Cette terre valait à peu près soixante-quinze mille francs de revenu. On fit à mon beau-frère une pension de quinze mille francs, le surplus des revenus fut employé à payer le reste des dettes. Son exil dura deux ans, ensuite il eut la liberté d’aller à Paris, où il passait seulement trois mois d’hiver ; mais M. de Puisieux déclara qu’il ne lèverait l’interdiction que lorsqu’il ferait un bon mariage. Malgré ses disgrâces et ses malheurs, il était d’une extrême gaieté.