Rabelais.—Les conteurs gaulois.—La crise de préciosité.—Mlle de Scudéry.—Scarron.—Le Gil Blas.—Manon Lescaut.—Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.—Les romanciers de Encyclopédie.—Voltaire et Diderot.


La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques, le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on fait exception de quelques nouvelles.

Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins arrivent au XVIe siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent alors aussi leur Cervantès.

Voyons quel il fut.

Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours, s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon, et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou d'Aristophane.

Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on conte,—bien que les historiens ne le donnent pas comme chose certaine,—que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres, jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et à s'en aller par le monde vivre à sa guise.

Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome, bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de paroisse.

Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys.

Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait fort la Bible.