L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un admirable système d'éducation une aventure extravagante.

Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de quatre mille six cents vaches.

Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une œuvre difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre. Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et son caractère pittoresque.

Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de Don Quichotte. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans.

Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna l'Heptaméron, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer Roccaccio.

Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde. Déjà, depuis le XVme siècle, on en connaissait une grande collection, les Cent nouvelles nouvelles. On contait d'abord de telles histoires de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite. Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans proprement dits.

Nous autres, nous manquons de nouvelles; la nouvelle exemplaire, quoique courte, a plus d'importance que la nouvelle française.

Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui abondèrent au XVIIme siècle. Il était de mode, alors, d'imiter l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les costumes, les mœurs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on, Antonio Perez, le fameux favori de Philippe II, qui importa à la cour de France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris.

Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers galants.

A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les Précieuses,—qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le langage et les sentiments s'alambiquaient.