Produits et miroirs aussi de ces assemblées sui generis furent les romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de Mlle de Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans Clélie, Mlle de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers duquel serpente le fleuve de l'Affection, où s'étend le lac de l'Indifférence: là sont situées les provinces de l'Abandon et de la Perfidie.
Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie, même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo.
Il est vrai que toutes les fictions romanesques du XVIIe siècle ne paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les romans de Mme de Lafayette. L'Astrée de d'Urfé est une jolie pastorale. Le Roman comique de Scarron, imité de l'espagnol, a du coloris et des épisodes animés.
Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur. Le Sage, peut-être le premier romancier français au XVIIIe siècle, se fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le Gil Blas sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et si prodigues? Nous alléguons vainement que le Gil Blas dût naître de ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a d'espagnol dans le Gil Blas, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros plus picaros que Gil Blas.
L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il doit de figurer à côté de Le Sage. Manon Lescaut n'est que l'histoire succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou rédemptions par l'amour, qu'inventent les écrivains contemporains; depuis Dumas, dans la Dame aux Camélias, jusqu'à Farina dans Capelli Biondi[1]. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.»
L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux.
Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez elles.
L'Emile surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art, l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le fils du roi épousât la fille du bourreau.
Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps. Je le note au passage et je poursuis.
A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant.