Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories; et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé Prévost vaut davantage.

Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. Paul et Virginie sont la seconde partie de l'Heloïse.

Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche.

Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses Contes en prose sont la variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette lumière sans chaleur et ce cœur sec et contracté, froncé, comme une noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de Candide. Voltaire conte: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite.

Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom.

Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages licencieux absolument inutiles.

On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps. Lisez, si vous en doutez, le Neveu de Rameau, trésor d'originalité: lisez même la Religieuse, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les vœux perpétuels que le terrible libertin ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles, attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude d'un caractère.

Diderot écrivit la Religieuse en feignant que ce fussent les mémoires d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa protection à l'héroïne imaginaire de Diderot.

Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse, personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en voir de fort dramatiques.

[1] Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon).