9. MENG-TSEU étant allé visiter Siouan-wang, roi de Thsi, lui dit: Si vous faites construire un grand palais, alors vous serez obligé d'ordonner au chef des ouvriers de faire chercher de gros arbres [pour faire des poutres et des solives]; si le chef des ouvriers parvient à se procurer ces gros arbres, alors le roi en sera satisfait, parce qu'il les considérera comme pouvant supporter le poids auquel on les destine. Mais si le charpentier, en les façonnant avec sa hache, les réduit à une dimension trop petite, alors le roi se courroucera, parce qu'il les considérera comme ne pouvant plus supporter le poids auquel on les destinait. Si un homme sage s'est livré à l'étude dès son enfance, et que parvenu à l'âge mur et désirant mettre en pratique les préceptes de sagesse qu'il a appris, le roi lui dise: Maintenant abandonnez tout ce que vous avez appris, et suivez mes instructions; que penseriez-vous de cette conduite?
En outre, je suppose qu'une pierre de jade brute soit en votre possession, quoiqu'elle puisse peser dix mille i [ou 200,000 onces chinoises], vous appellerez certainement un lapidaire pour la façonner et la polir. Quant à ce qui concerne le gouvernement de l'État, si vous dites [à des sages]: Abandonnez tout ce que vous avez appris, et suivez mes instructions, agirez-vous différemment que si vous vouliez instruire le lapidaire de la manière dont il doit tailler et polir votre pierre brute?
10. Les hommes de Thsi attaquèrent ceux de Yan, et les vainquirent.
Siouan-wang interrogea [MENG-TSEU], en disant: Les uns me disent de ne pas aller m'emparer [du royaume de Yan], d'autres me disent d'aller m'en emparer. Qu'un royaume de dix mille chars puisse conquérir un autre royaume de dix mille chars dans l'espace de cinq décades [ou cinquante jours] et l'occuper, la force humaine ne va pas jusque-là. Si je ne vais pas m'emparer de ce royaume, j'éprouverai certainement la défaveur du ciel; si je vais m'en emparer, qu'arrivera-t-il?
MENG-TSEU répondit avec respect: Si le peuple de Yan se réjouit de vous voir prendre possession de cet État, allez en prendre possession; l'homme de l'antiquité qui agit ainsi fut Wou-wang. Si le peuple de Yan ne se réjouit pas de vous voir prendre possession de ce royaume, alors n'allez pas en prendre possession; l'homme de l'antiquité qui agit ainsi fut Wen-wang.
Si avec les forces d'un royaume de dix mille chars vous attaquez un autre royaume de dix mille chars, et que le peuple vienne au-devant des armées du roi en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire, pensez-vous que ce peuple ait une autre cause d'agir ainsi, que celle de fuir l'eau et le feu [ou une cruelle tyrannie]? Mais si vous rendiez encore cette eau plus profonde, et ce feu plus brûlant [c'est-à-dire, si vous alliez exercer une tyrannie plus cruelle encore], il se tournerait d'un autre côté pour obtenir sa délivrance; et voilà tout.
11. Les hommes de Thsi ayant attaqué l'État de Yan et l'ayant pris, tous les autres princes résolurent de délivrer Yan. Siouan-wang dit: Les princes des différents États ont résolu en grand nombre d'attaquer ma chétive personne; comment ferai-je pour les attendre? MENG-TSEU répondit avec respect: Votre serviteur a entendu parler d'un homme qui, ne possédant que soixante et dix li [sept lieues] de territoire, parvint cependant à appliquer les principes d'un bon gouvernement à tout l'empire; Tching-thang fut cet homme. Mais je n'ai jamais entendu dire qu'un prince possédant un État de mille li[32] [cent lieues] craignît les attaques des hommes.
Le Chou-king, Livre par excellence, dit que «Tching-thang, allant pour la première fois combattre les princes qui tyrannisaient le peuple, commença par le roi de Ko; l'empire mit en lui toute sa confiance; s'il portait ses armes vers l'orient, les barbares de l'occident se plaignaient [et soupiraient après leur délivrance]; s'il portait ses armes au midi, les barbares du nord se plaignaient [et soupiraient après leur délivrance], en disant: Pourquoi nous place-t-il après les autres[33]?» Les peuples aspiraient après lui, comme, à la suite d'une grande sécheresse, on aspire après les nuages et l'arc-en-ciel. Ceux qui [sous son gouvernement] se rendaient sur les marchés n'étaient plus arrêtés en route; ceux qui labouraient la terre n'étaient plus transportés d'un lieu dans un autre. Tching-thang mettait à mort les princes [qui exerçaient la tyrannie][34] et soulageait les peuples. Comme lorsque la pluie tombe dans un temps désiré, les peuples éprouvaient une grande joie.
Le Chou-king dit encore: «Nous attendions évidemment notre prince; après son arrivée, nous avons été rendus à la vie.»
Maintenant, le roi de Yan opprimait son peuple; vous êtes allé pour le combattre et vous l'avez vaincu. Le peuple de Yan, pensant que le vainqueur les délivrerait du milieu de l'eau et du feu [de la tyrannie sous laquelle il gémissait], vint au-devant des armées du roi, en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire. Mais si vous faites mourir les pères et les frères aînés; si vous jetez dans les liens les enfants et les frères cadets; si vous détruisez les temples dédiés aux ancêtres; si vous enlevez de ces temples les vases précieux qu'ils renferment, qu'en résultera-t-il? L'empire tout entier redoutait certainement déjà la puissance de Thsi. Maintenant que vous avez encore doublé l'étendue de votre territoire, sans pratiquer un gouvernement humain, vous soulevez par là contre vous toutes les armées de l'empire.