15. Wen-kong, prince de Teng, fit encore une question en ces termes: Teng est un petit royaume. Quoiqu'il fasse tous ses efforts pour être agréable aux grands royaumes, il ne pourra éviter sa ruine. Dans ces circonstances, que pensez-vous que je puisse faire? MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois, lorsque Tai-wang habitait le territoire de Pin, et que les barbares du nord l'inquiétaient sans cesse par leurs incursions, il s'efforçait de leur être agréable en leur offrant comme en tribut des peaux de bêtes et des pièces d'étoffe de soie, mais il ne parvint pas à empêcher leurs incursions; il leur offrit ensuite des chiens et des chevaux, et il ne parvint pas encore à empêcher leurs incursions; il leur offrit enfin des perles et des pierres précieuses, et il ne parvint pas plus à empêcher leurs incursions. Alors, ayant assemblé tous les anciens du peuple, il les informa de ce qu'il avait fait, et leur dit: Ce que les Joung [barbares du nord ou Tartares] désirent, c'est la possession de notre territoire. J'ai entendu dire que l'homme supérieur ne cause pas de préjudice aux hommes au sujet de ce qui sert à leur nourriture et à leur entretien[40]. Vous, mes enfants, pourquoi vous affligez-vous de ce que bientôt vous n'aurez plus de prince? je vais vous quitter.—Il quitta donc Pin, franchit le mont Liang; et, ayant fondé une ville au pied de la montagne Khi, il y fixa sa demeure. Alors les habitants de Pin dirent: C'était un homme bien humain [que notre prince]! nous ne devons pas l'abandonner. Ceux qui le suivirent se hâtèrent comme la foule qui se rend au marché.
Quelqu'un dit [aux anciens]: Ce territoire nous a été transmis de génération en génération; ce n'est pas une chose que nous pouvons, de notre propre personne, céder [à des étrangers]; nous devons tout supporter, jusqu'à la mort, pour le conserver et ne pas l'abandonner.
Prince, je vous prie de choisir entre ces deux résolutions.
16. Phing-kong, prince de Lou, était disposé à sortir [pour visiter MENG-TSEU][41], lorsque son ministre favori Thsang-tsang lui parla ainsi: Les autres jours, lorsque le prince sortait, il prévenait les chefs de service du lieu où il se rendait; aujourd'hui, quoique les chevaux soient déjà attelés au char, les chefs de service ne savent pas encore où il va. Permettez que j'ose vous le demander. Le prince dit: Je vais faire une visite à MENG-TSEU. Thsang-tsang ajouta: Comment donc! la démarche que fait le prince est d'une personne inconsidérée, en allant le premier rendre visite à un homme du commun. Vous le regardez sans doute comme un sage? Les rites et l'équité sont pratiqués en public par celui qui est sage; et cependant les dernières funérailles que MENG-TSEU a fait faire [à sa mère] ont surpassé [en somptuosité] les premières funérailles qu'il fit faire [à son père, et il a manqué aux rites]. Prince, vous ne devez pas le visiter. Phing-kong dit: Vous avez raison.
Lo-tching-tseu [disciple de MENG-TSEU] s'étant rendu à la cour pour voir le prince, lui dit: Prince, pourquoi n'êtes-vous pas allé voir MENG-KHO [MENG-TSEU]? Le prince lui répondit: Une certaine personne m'a informé que les dernières funérailles que MENG-TSEU avait fait faire [à sa mère] avaient surpassé [en somptuosité] les premières funérailles qu'il avait fait faire [à son père]. C'est pourquoi je ne suis pas allé le voir. Lo-tching-tseu dit: Qu'est-ce que le prince entend donc par l'expression surpasser? Mon maître a fait faire les premières funérailles conformément aux rites prescrits pour les simples lettrés, et les dernières conformément aux rites prescrits pour les grands fonctionnaires; dans les premières il a employé trois trépieds, et dans les dernières il en a employé cinq: est-ce là ce que vous avez voulu dire?—Point du tout, repartit le roi. Je parle du cercueil intérieur et du tombeau extérieur, ainsi que de la beauté des habits de deuil. Lo-tching-tseu dit: Ce n'est pas en cela que l'on peut dire qu'il a surpassé [les premières funérailles par le luxe des dernières]; les facultés du pauvre et du riche ne sont pas les mêmes[42].
Lo-tching-tseu étant allé visiter MENG-TSEU, lui dit: J'avais parlé de vous au prince; le prince avait fait ses dispositions pour venir vous voir; mais c'est son favori
Thsang-tsang qui l'en a empêché: voilà pourquoi le prince n'est pas réellement venu.
MENG-TSEU dit: Si l'on parvient à faire pratiquer au prince les principes d'un sage gouvernement, c'est que quelque cause inconnue l'y aura engagé; si on n'y parvient pas, c'est que quelque cause inconnue l'en a empêché. Le succès ou l'insuccès ne sont pas au pouvoir de l'homme; si je n'ai pas eu d'entrevue avec le prince de Lou, c'est le ciel qui l'a voulu. Comment le fils de la famille Thsang [Thsang-tsang] aurait-il pu m'empècher de me rencontrer avec le prince?
[1] Un des ministres du roi de Thsi.
[2] Littéralement: des clochettes et des tambours, des flûtes et autres instruments à vent.