C'est sous un homme des régions barbares que Tcheou-koung vainquit, que vous étudiez! Je pense, moi, que ce n'est pas bien de changer ainsi.

[Tching-liang répondit:] Si l'on suivait la doctrine de Hiu-tseu, alors la taxe dans les marchés ne serait pas double, et la fraude ne s'exercerait pas jusqu'au centre du royaume. Quand même vous enverriez au marché un jeune enfant de douze ans, on ne le tromperait pas. Si des pièces de toile de chanvre et d'étoffe de soie avaient la même longueur et la même largeur, alors leur prix serait le même; si des tas de chanvre brut et de chanvre filé, de soie écrue et de soie préparée, avaient le même poids, alors leur prix serait le même; si les cinq sortes de grains étaient en même quantité, petite ou grande, alors leur prix serait le même; et des souliers grands ou petits se vendraient également le même prix.

MENG-TSEU dit: L'inégale valeur des choses est dans la nature même des choses. Certaines choses diffèrent entre elles d'un prix double, quintuple; certaines autres, d'un prix décuple, centuple; d'autres encore, d'un prix mille fois ou dix mille fois plus grand. Si vous confondez ainsi toutes choses en leur donnant à toutes une valeur proportionnée seulement à la grandeur ou à la quantité, vous jetez le trouble dans l'empire. Si de grands souliers et de petits souliers sont du même prix, quel homme voudrait en confectionner de grands? Si l'on suivait les doctrines de Hiu-tseu, on s'exciterait mutuellement à exercer la fraude: comment pourrait-on alors gouverner sa famille et l'État?

5. Un nommé I-tchi, disciple de , demanda, par l'entremise de Siu-phi[26] à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Je désire certainement le voir; mais maintenant je suis encore malade. Lorsque je serai mieux, moi j'irai le voir. Que I-tseu se dispense donc de venir.

Le lendemain il demanda encore à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Aujourd'hui je puis le voir. Si je ne le ramène pas à la droiture et à la vérité, alors c'est que la doctrine que nous suivons ne porte pas l'évidence avec soi. Mais j'ai l'espérance de le ramener aux véritables principes. J'ai entendu dire que I-tseu était le disciple de . Or la secte de se fait une règle de la plus grande économie dans la direction des funérailles. Si I-tseu pense à changer les mœurs et les coutumes de l'empire, pourquoi regarde-t-il cette règle comme contraire à la raison, et en fait-il peu de cas? Ainsi I-tseu a enseveli ses parents avec somptuosité; alors il suit de là qu'il s'est conduit envers ses parents selon les principes que sa secte méprise.

Siu-tseu rapporta ces paroles à I-tseu. I-tseu dit: C'est aussi la doctrine des lettrés. «Les [saints] hommes de l'antiquité avaient la même tendresse pour un jeune enfant au berceau que pour tout autre[27].» Que signifient ces paroles? Or, moi Tchi, j'estime que l'on doit également aimer tout le monde sans acception de personne; mais il faut commencer par ses parents.

Siu-tseu rapporta ces paroles à MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: I-tseu croit-il qu'il ne doive pas y avoir de différence entre les sentiments que l'on porte au fils de son frère aîné, et les sentiments que l'on porte au jeune enfant au berceau de son voisin? C'est du Chou-king qu'il a tiré sa citation; mais elle signifie simplement que si un jeune enfant qui ne fait encore que se traîner se laisse tomber dans un puits, ce n'est pas la faute de l'enfant. Or le ciel, en produisant des êtres vivants, a fait en sorte qu'ils aient en eux un principe fondamental unique [qui est de devoir la naissance à leur père et à leur mère][28]. Cependant I-tseu partage en deux ce principe fondamental [en obligeant d'aimer pareillement son père et sa mère et les hommes qui passent sur le chemin][29]; par conséquent il est dans l'erreur.

Or, dans les siècles reculés de la haute antiquité, l'usage n'était pas encore établi d'ensevelir ses parents. Lorsque leurs père et mère étaient morts, les enfants prenaient leurs corps et les allaient jeter dans des fosses pratiquées le long des chemins. Le lendemain, lorsqu'ils repassaient auprès d'eux, et qu'ils voyaient que les loups les avaient dévorés, ou que les vers les avaient rongés, une sueur froide couvrait leur front; ils en détournaient leurs regards et ne pouvaient plus en supporter la vue. Cette sueur qui couvrait leur front n'était pas produite en eux pour avoir vu les corps d'autres personnes que ceux de leurs père et mère; mais c'est la douleur qui, de leur cœur, parvenait jusqu'à leur front.

Ils s'en retournaient promptement, et, rapportant avec eux un panier et une bêche, ils couvraient de terre le corps de leurs parents. Si cette action de recouvrir de terre le corps de leurs parents était naturelle et conforme à la raison, alors il faut nécessairement que le fils pieux et l'homme humain aient une règle à suivre pour enterrer leurs parents.

Siu-tseu rapporta ces paroles à I-tseu. I-tseu, hors de lui-même, s'écria au même instant: Je suis instruit dans la bonne doctrine!