Il faut le quitter pourtant.
On arrive enfin à « décoller » ; l’on s’enfonce de nouveau dans la solitude et les longues étapes recommencent de la petite caravane perdue dans l’immensité saharienne, au bercement des psalmodies et des flûtes mélancoliques, avec les aboiements des chameliers pour pousser les chameaux ou les mieux grouper, qui brisent de temps en temps la rêverie.
Chaque jour après l’étape on établit son camp ; après de nombreux thés à la menthe bus religieusement, rituellement, à la mode arabe, autour des feux qui mettent de violents et chauds accents d’ombre et de lumière sur les figures et les amples vêtements de laine blanche, des jeunes gens dansent longuement dans le bruit scandé des derboucca ; puis les lueurs des feux meurent lentement, les hommes s’étendent roulés dans leurs burnous et bientôt, sous la clarté des étoiles, le silence infini du désert n’est plus troublé que par le bruit de mâchoires des chameaux qui ruminent étendus sur leurs genoux pliés et qui semblent ainsi un vol posé de grands cygnes noirs avec leurs cols longs et souples.
Dans la pose pleine de majesté, de calme, de pensée et de mystère de leurs têtes aux yeux doux et profonds dominant leurs corps allongés, ils évoquent également, tandis qu’ils ruminent longuement et gravement près du camp endormi, quelques sphynx songeant sur le désert.
Je traverse ainsi le Grand Erg Oriental par Hassi-el-Khollal et le Gassi Touil.
Je fais connaissance dans les dunes du Grand Erg avec la tempête de sable ; spectacle impressionnant[24] :
Quand le vent commence à se faire violent, les crêtes des dunes fument sous les rafales, le sable court sur le sol vite, très vite, en longues traînées qui semblent des courants de vapeur, monte à l’assaut des pentes et bientôt tout semble argenté par une brume blanche qui glisse follement au ras du sol.
Ce n’est que le début : peu à peu le sable s’élève et tout disparaît dans un brouillard pulvérulent qui empêche de distinguer quoi que ce soit à quelques mètres devant soi ; on ne voit plus le soleil ; on est perdu dans une obscurité jaune.
Alors on doit s’arrêter et attendre que le calme soit revenu, roulé dans son burnous, le capuchon rabattu sur la figure pour se protéger du bombardement serré du sable qui vous assiège.
Le Gassi Touil, entre les deux régions de dunes du Grand Erg Oriental, est un passage absolument plat au sol de cailloutis, large par endroits d’une cinquantaine de kilomètres.