Zamoyski fut l'un des délégués qui vinrent à Paris pour annoncer à Henri de Valois son élection au trône de Pologne, et après la fuite de ce monarque, il devint l'un des plus ardents promoteurs de l'avènement d'Étienne Batory. Le nouveau roi récompensa ce service de Zamoyski, en le nommant chancelier de la couronne, et il se fit accompagner par lui, en cette qualité, pendant sa mémorable campagne de Moscovie, en 1579-1582. Quand Batory fut forcé de revenir dans sa capitale, il laissa le commandement de l'armée à Zamoyski, qu'il créa hetman, ou grand-général des forces polonaises. Étranger à la vie des camps, ce grand homme poussa cependant la campagne avec la vigueur et l'habileté d'un guerrier consommé, jusqu'à la paix qui vint la couronner. Il se vit encore élever à la dignité de castellan de Cracovie, ou premier sénateur séculier, et réunit ainsi dans sa personne les plus hautes distinctions civiles et militaires. Son immense popularité, jointe à tant d'élévation, le porta à un degré de pouvoir et d'influence, auquel n'a peut-être jamais atteint un sujet dans aucun autre pays, si ce n'est en Angleterre le grand comte de Warwick, surnommé le faiseur de rois.

Ce fut, comme nous l'avons dit dans le texte, entièrement par l'influence de Zamoyski, que Sigismond III fut élu en opposition de l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Rodolphe, qui était soutenu par un parti puissant. Maximilien s'avança en Pologne pour soutenir ses prétentions à main armée; mais il fut vaincu et fait prisonnier par Zamoyski, qui le retint captif jusqu'à ce qu'il eût renoncé solennellement à ses prétentions au trône de Pologne. Zamoyski s'aperçut bientôt que l'élection de Sigismond III, issue de son appui, n'était rien moins qu'avantageuse à son pays, et il opposa tous les contrepoids de sa puissance aux tendances de ce funeste règne. Il alla plusieurs fois en personne défendre les frontières menacées, et résolut de consacrer toute l'énergie de son patriotisme à lutter contre la politique de plus en plus fatale de Sigismond III, et, en particulier, contre l'influence de l'Autriche, soutenue par les Jésuites aux dépens des intérêts de la nation. Enfin, quand il eut épuisé toutes les représentations, sans que le roi cessât de se livrer à une foule d'actes en violation directe de la Constitution et attentatoires à la dignité nationale, Zamoyski qui, en sa qualité de chancelier, était le premier gardien des libertés publiques, se détermina à gourmander publiquement le roi, au milieu d'une diète assemblée. Il s'approcha du trône et commença par lui reprocher, dans un langage animé, ses fautes d'omission et de commission; il conclut en déclarant que s'il voulait continuer à violer la Constitution, il courait risque de perdre sa couronne... Sigismond, enflammé de colère, se leva de son trône et saisit son épée; mais Zamoyski s'écria: Rex! non move gladium, ne te Caïum Cæsarem nos Brutos sera posteritas loquatur. Sumus electores regum destructores tyrannorum. Regna, sed non impera![151-A] Cet évènement date de 1608, et Zamoyski, qui était alors âgé de soixante-quatre ans, mourut peu de temps après. Mécène dans sa sphère, il fonda, sur ses domaines patrimoniaux, à Zamostz, une académie dont il confia les chaires à de savants professeurs, à l'exclusion des Jésuites. Il établit aussi au même endroit, une imprimerie d'où sont sortis beaucoup de livres précieux, entre autres un ouvrage accueilli avec la plus grande faveur, et qui, bien que publié sous le nom de son ami Burski, est considéré généralement comme l'œuvre de Zamoyski lui-même, ou tout au moins comme une composition faite d'après ses notes. Cet ouvrage a pour titre Dialectica Ciceronis quæ dispersè in scriptis reliquit maximè ex stoïcorum sententia, etc., etc. 1604.

Le contemporain Thuanus paye un juste tribut d'éloge à Zamoyski. Ses descendants occupent encore une haute position dans leur pays natal, et sont honorablement connus à l'étranger.

[151-A]: Roi! ne tire pas l'épée, de peur qu'une postérité reculée ne te nomme Caius César, et nous des Brutus. Nous faisons les rois, nous immolons les tyrans. Règne, mais ne commande pas.

[152]: Le prince Christophe Radziwill était fils de Christophe Radziwill, palatin de Vilna et hetman ou grand-général de Lithuanie, qui s'était distingué par de nombreux faits d'armes, et petit-fils de Radziwill Rufus. La notice suivante sur sa vie est extraite d'un ouvrage sur la noblesse polonaise, du jésuite Niesieçki, que nous avons déjà cité, et à qui il faut rendre cette justice, qu'il reconnaît avec impartialité, comme son coreligionnaire bohémien Balbinus, le mérite de beaucoup de ses concitoyens, dont il condamne les croyances:—«S'étant joint, à la tête d'une troupe considérable des siens, au grand-hetman Chodkiewicz (célèbre guerrier), il se comporta si brillamment contre les Suédois, que ce chef, frappé de ses talents militaires et de sa rare intrépidité, obtint pour lui la dignité de hetman-de-camp ou général-de-camp (second en commandement). Plus tard, dans le temps que Chodkiewicz était occupé à repousser les Turcs, les Suédois envahirent inopinément la Livonie et s'emparèrent de Riga. Radziwill, ayant réuni tout ce qu'il put de troupes polonaises, harcela l'ennemi et remporta sur lui plusieurs avantages; mais, privé de tous renforts, il dut renoncer à lutter, avec une poignée de soldats, contre les forces débordantes des Suédois, qui envahirent la Lithuanie et prirent son propre château de Birzé. Il parvint cependant, malgré l'infériorité des siennes, à arrêter leurs progrès dans cette province. Ces maux étaient l'ouvrage de quelques flatteurs de la royauté, qui ne pouvaient voir sans envie les exploits de cet homme distingué et le calomniaient auprès du souverain, de telle sorte que la dignité de grand-hetman de Lithuanie, devenue vacante par la mort de Chodkiewicz, ne fut pas conférée, comme elle eût dû l'être, au guerrier qui avait si bien mérité de sa patrie. Malgré cette marque de défaveur royale, Radziwill reçut les remercîments de la diète, pour sa courageuse défense de la Lithuanie. Il ne prit néanmoins aucune part aux affaires militaires, pendant le règne de Sigismond III; mais, après l'avènement de Vladislav IV, il fut fait grand-hetman et palatin de Vilna. Il conclut un traité de paix avec la Moscovie en 1634, et fit ensuite, contre les Suédois, une expédition qui se termina bientôt de la même manière. Radziwill était fort dans l'action et puissant au conseil. Il mourut, en 1640, l'un des fervents défenseurs des doctrines de Genève.»—Niesieçki, vol. VIII, p. 54, édit. de 1841.

Radziwill se montra, en effet, tout dévoué aux intérêts de la religion réformée, comme son père et son aïeul, dont les richesses immenses et les hautes dignités lui étaient dévolues avec le mérite et les vertus patriotiques qui les distinguaient. Il publia à ses frais une nouvelle édition de la Bible, précédée d'une dédicace à son souverain, dans laquelle il déclarait, au nom de ses coreligionnaires, qu'ils étaient prêts à comparaître devant l'oint du Seigneur, et à rendre compte de leur croyance en s'appuyant, non sur les traditions humaines, mais uniquement sur les Écritures illuminées de l'Esprit-Saint. Bien qu'il n'employât aucune expression aussi énergique que celles dont son prédécesseur Radziwill le Noir s'était servi dans sa dédicace de la même Bible à Sigismond-Auguste, il en parlait comme d'un précédent à la sienne. L'abolition de l'Église et de l'école protestantes de Vilna, fondées par les ancêtres de Radziwill, et dont tous ses efforts n'avaient pu prévenir la perte, vint briser le cœur du vieux guerrier, qui avait consacré sa longue carrière au service de son pays, soit en le défendant contre les attaques du dehors, soit en luttant contre l'hostilité plus dangereuse encore des dévots conseillers du monarque. Son fils Janus, palatin de Vilna et grand-hetman de Lithuanie, vaillant soldat et général habile, rendit de grands services à son pays pendant la guerre des Cosaques (1648-54). Il défit plusieurs fois ces rebelles, qui avaient ravagé beaucoup d'autres provinces, et mit la Lithuanie à l'abri de leurs incursions. Au temps où Charles-Gustave de Suède, secondé par un grand nombre de mécontents, envahit la Pologne en 1655, et força le roi Jean-Casimir à quitter le territoire de la République (Voir le chapitre suivant.), la Lithuanie fut tout-à-coup inondée par une immense armée moscovite, que le czar envoyait en aide aux Cosaques révoltés. Les Lithuaniens, placés dans cette extrémité, reconnurent le roi de Suède pour leur souverain héréditaire et se déclarèrent indépendants de la Pologne. Cela eut lieu en vertu d'un traité conclu à Kiéydany le 18 août 1651, et signé en faveur de la Lithuanie par le prince Janus Radziwill, l'évêque de Samogitie et un autre sénateur catholique. Ce fut donc une affaire purement politique et étrangère à la religion, négociée, non dans l'intérêt particulier des Protestants, mais en considération de la position des Lithuaniens en général, qui ne pouvaient se soustraire au joug d'un ennemi barbare et cruel, qu'en reconnaissant la souveraineté d'un monarque dont l'autorité s'étendait déjà à une grande partie de la Pologne. Cependant, chose étrange à dire! beaucoup d'écrivains mettent toute cette affaire sur le compte du protestantisme de Radziwill, et accusent les Réformés d'avoir frayé le chemin aux Suédois, bien qu'un simple exposé des faits démontre le contraire. Ce n'est là, toutefois, qu'un exemple isolé de la partialité avec laquelle un grand nombre d'auteurs ont traité les protestants polonais, pour n'avoir pas été meilleurs en définitive que leurs concitoyens catholiques, tandis que les services importants, rendus à la nation par les célébrités du Protestantisme, guerriers et hommes d'État, sont le plus souvent enregistrés sans aucune allusion à leur foi religieuse, de manière à laisser croire à la majorité des lecteurs, que la catholicité revendique la gloire de ces grands hommes. Il est très remarquable que beaucoup d'écrivains polonais, fort indifférents d'ailleurs en matière de Papisme, n'aient pu se défendre d'une sorte de prévention involontaire contre les Protestants; et cela prouve peut-être, plus que toute autre chose, la vérité de la maxime: «Calumniare fortiter semper aliquid hæret», principe dont les Jésuites ont fait une large application à leurs adversaires vivants ou morts.

Le prince Janus Radziwill mourut en 1655, peu de temps après l'affaire dont nous venons de parler. Il laissa un seul enfant, une fille, qui se maria à son cousin, le prince Boguslav Radziwill, le dernier Protestant de sa famille, mort en 1660. Celui-ci eut une fille, la princesse Louise, qui épousa un prince de Brandebourg, fils du grand-électeur, et après la mort de son premier mari, le prince palatin de Neubourg. La maison royale de Bavière descend de cette princesse, et de là vient que tous les Radziwill naissent chevaliers de l'ordre bavarois de Saint-Hubert.

[153]: «Subter finem ejusdem anni (1616) decesserat quoque cubili regii præfectus Andreas Bobola, octogenarius. Homo rudis, morosus, promotus ad illud officium patrocinio sacerdotum Societatis Jesu, quod illis in omnibus consentiret. Undè utrique, conjuncta opera, in privatis colloquis, quæ ipsis semper patebant, sollicitantes regem adeo constrixerant, ut omnia consiliis eorum ageret; et aulicorum spes et curæ, non nisi ab eorum favore penderent, quem et in publicis negotiis, isti suggerebant, quid rex decerneret, tanto majori reipublicæ periculo, quod ad hujusmodi familiaritatem regis assumebantur personæ (præsertim confessor et concionator) a scholiis vel a magisterio novitiorum religiosorum, rerum et status politiæ prorsùs expertes. Hæc que causa unica fuit errorum, non in domesticis solum, sed in publicis, ut Moschicis, Suecis, Livonicisque, regis rationibus, et tamen sacrilegii crimen reputabatur, si quis tamen eorum dicta factave reprehendisset, et nemini quid non ipsis applauderet, facilis ad dignitates aditus patebat.» (Chronica Gestarum in Europa. Cracovie, 1648, ad ann. 1616).

[154]: La dénomination d'Ukraine, qui signifie littéralement confins, fut donnée aux provinces de la Pologne limitrophes de la Moscovie et de la Turquie, soumises aujourd'hui à la Russie. Nous avons parlé des Cosaques qui habitaient la province polonaise de ce nom.

[155]: Pierre Mohila était fils d'un prince régnant de Moldavie, et allié de près aux premières familles de Pologne. Il fit ses études à l'Université de Paris, et servit ensuite avec distinction dans les rangs de l'armée polonaise pendant la guerre de Turquie de 1621. Entré au giron de l'Église en 1628, il fut élu archevêque de Kioff en 1633. Il publia plusieurs ouvrages, dont le plus remarquable est son Exposé de la foi de l'Église d'Orient, qui avait été approuvé par tous les patriarches grecs. Ce livre fut publié en polonais à Kioff, en 1637. Il a été imprimé plusieurs fois en grec, et traduit en latin par le savant Suédois Laurentius Normann, évêque de Gottenbourg. Il y en a aussi une traduction allemande.