Il a été tiré de cet Ouvrage
310 exemplaires, tous numérotés :
10 Japon impérial extra (nos 1 à 10)
50 Japon impérial (nos 11 à 60)
250 Papier à la forme (nos 61 à 310)
No
Le mercredi, 7 septembre 1707 (que de sept en ce mercredi !) le suisse de Notre-Dame de Paris agrippait au collet et traînait jusqu’au bureau du sieur Delamarre, commissaire du Châtelet, un individu qui, sans débat, avouait tout aussitôt les faits mis à sa charge.
C’était un de ces aberrants passionnels que les psychiâtres d’à présent nomment « exhibitionnistes ». Le mot n’existait pas encore dans la technologie médicale de ce temps-là ; mais la chose précède toujours le mot. Le plaisir favori de cet homme était de flâner dans les chapelles, de rôder autour des piliers de la nef et, quand il se croyait à peu près sûr d’être impuni, de dévoiler brusquement son sexe aux yeux des dévotes médusées.
Vu la rareté du cas, le lieu du sacrilège et le nom du criminel, le commissaire Delamarre, ayant confié son prisonnier à la garde de l’exempt Simonnet, réclamait du lieutenant de police des instructions spéciales. Fallait-il écrouer le satyre à l’Hôpital ou bien, comme il avait de quoi payer pension, à Saint-Lazare, à Charenton ? — « Le Roy veut que vous le fassiez mettre à la Bastille », répondait le ministre Pontchartrain à qui le lieutenant de police en avait lui-même référé ; « et que vous l’interrogiez à fond sur sa naissance et sur les désordres qui ont donné lieu de l’arrester ; après quoi, on verra ce qu’il conviendra de faire ».
Ces pourparlers avaient pris plusieurs jours. L’exhibitionniste ne fut mené à la Bastille que le 25 septembre. Le 6 octobre suivant, conformément aux ordres reçus, M. d’Argenson en personne procédait, dans la grande salle du château, à un interrogatoire dont il rapportait le curieux procès-verbal ci-dessous :
« Interrogé… a dit qu’il se nomme Pierre de Cyrano, âgé de cinquante-un ans, de la religion catholique, apostolique et romaine ; estre bourgeois de Paris, natif de cette ville et qu’il a esté arresté de l’ordre du Roy ;
« Que son père estoit bourgeois de Paris où il vivoit de son bien ; que Cyrano de Bergerac estoit son oncle et que ses ouvrages ont esté dédiés par le sieur Le Brest (qui les a recueillys et fait imprimer) [à] Abel Cyrano de Mauvières, père de lui, répondant ; que les ouvrages de Cyrano de Bergerac sont, entr’autres choses, Agrippine, tragédie ; des Lettres satiriques et amoureuses ; Les États de l’Empire de la Lune et du Soleil et la comédie du Pédant Joué ;
« Que son oncle estoit originaire de Paris, et fils d’Abel Cyrano, ayeul du répondant, qui estoit de Paris et y vivoit de son bien ; qu’il croit qu’il a esté baptisé ou sur les fonts de la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs ou sur ceux de Saint-Eustache et que le nom de Bergerac que portoit son oncle avec celui de Cyrano, vient d’une petite terre ou hameau située près de Chevreuse, ainsi que celle de Mauvières, dont le père du répondant portoit le nom, lesquelles deux terres ont esté vendues par l’ayeul du répondant en l’année 1636 ;
« Qu’il a entendu dire que son ayeul estoit originaire de Paris et que son bisayeul estoit originaire de Sardaigne ; que son père est mort il y a vingt-un ans et qu’il n’y a pas plus de cinq mois et demy que sa mère avec laquelle luy, répondant, demeuroit, est décédée et a esté enterrée dans l’église Saint-Benoist ; que sa mère estoit fille de Simon Marcy, marchand mercier au faubourg Saint-Jacques, dit de Soy ; que celle de Cyrano de Bergerac, son oncle, se nommoit Espérance Belanger et estoit fille d’Estienne Belanger duquel le répondant n’a pas sçu la qualité ;
« Qu’il a estudié jusqu’en seconde au collège des Jésuites, qu’ensuite il est entré, en qualité de cadet dans le régiment de Navarre et, après y avoir servi deux années, il est entré dans le régiment Colonel-Général de la cavalerie où il y a servy trois campagnes, et enfin qu’il est entré dans la gendarmerie, compagnie des gendarmes de Flandres, brigade de feu M. de Marsin où il y a servy dix campagnes, s’estant trouvé aux batailles de Stinkerque, de la Marsaille et de Fleurus ; qu’il a esté dangereusement blessé à la dernière, d’un coup de feu à la teste, et qu’estant tombé malade en l’année 1698, demanda son congé qu’il obtint de M. le marquis de Beauvau qui estoit pour l’ors au quartier à Ham ;
« Qu’il n’a qu’une sœur laquelle est mariée au sieur Vlaighels, commis dans les gabelles de Saint-Quentin ;
« Qu’il jouit de 400 livres de rentes qui lui appartiennent sur l’hostel de Ville de Paris et proviennent de la succession de son père ;
« Que provoqué par le vin et l’eau-de-vie dont sa fénéantise luy a malheureusement fait contracter l’habitude, il s’est abandonné à des infamies dont il se repent et en demande pardon à Dieu et au Roy… »
Suit le détail des « infamies » auxquelles se livrait le « répondant ». Mais ceci n’intéresse plus notre sujet. Bornons-nous à noter que Pierre de Cyrano sortit de la Bastille le 19 octobre 1707, « pour être transporté dans un autre lieu de détention », où nous n’avons pas poursuivi sa trace.
Pour nous, le point capital dans cette pièce d’archives, jusqu’ici demeurée inédite, c’est la généalogie de ce gendarme à passions. Par un témoignage qui ne saurait être révoqué en doute, sont précisés et confirmés les dires des biographes avisés qui ont combattu la légende, trop longtemps tenue pour vérité, du Cyrano de Bergerac gascon, parce que de Bergerac, en Gascogne.