L’auteur des Lettres d’Amour que nous avons entrepris de restituer au public lettré d’après le seul manuscrit contemporain que l’on connaisse, était Parisien, fils de Parisien ; c’est son propre neveu qui l’atteste. Et son nom de Bergerac venait d’une terre que son père possédait auprès de Chevreuse. Ajoutons que ce dernier, noble homme Abel de Cyrano, écuyer, seigneur de Mauvières et de Bergerac, tenait en plein fief de Charles de Lorraine, duc de Chevreuse, cette terre et seigneurie qui se nommait Sous-Forêt avant que de s’appeler Bergerac.
Savinien de Cyrano, cinquième fils d’Abel et d’Espérance Belanger, mariés en 1612 à la paroisse Saint-Gervais, fut baptisé le 10 mars 1619, à la paroisse Saint-Sauveur. Tous ses aînés moururent en bas âge, sauf le deuxième, prénommé Abel, comme son père. (A la mort du seigneur de Mauvières et de Bergerac, Abel devait prendre le nom de Cyrano de Mauvières ; Savinien, celui de Cyrano de Bergerac).
Deux filles, Marie et Anne, vinrent au monde après Savinien. Comme on n’a pu découvrir leurs actes de baptême à Paris, on a présumé que la famille Cyrano abandonna, postérieurement à 1619, son logis de la rue des Prouvaires pour aller se fixer à la campagne ; peut-être à Bergerac ou à Mauvières, puisque ces domaines ne furent vendus qu’en 1636. Il est probable également qu’après cette vente les Cyrano revinrent dans la capitale ; ce qui est sûr, c’est que l’acte de décès d’Abel de Cyrano père (1645) dit formellement que celui-ci habitait Paris au moment de sa mort, et, de nouveau, rue des Prouvaires.
Toujours est-il que Savinien fut élevé aux champs. Son futur panégyriste Le Bret, qui le connut et qui l’aima dès son enfance, était élève du même maître : un curé de village, « bon prebstre » paraît-il, mais des leçons et des corrections duquel Savinien faisait peu de cas, le considérant comme un « âne aristotélique ». Si bien que l’enfant obtenait de son père d’être envoyé à Paris faire ses humanités au collège de Dormans ou de Beauvais.
C’était tomber de Charybde en Scylla. Le principal de ce collège était pour lors une espèce de savantasse fort érudit mais très maniaque, et plus pédant encore. Jean Grangier s’était rendu fameux dans l’Université de Paris par sa pouilleuse avarice autant que par ses polémiques acerbes, par ses amours ancillaires autant que par ses saillies de cuistre rhétoricien. Sans doute, le caractère tout d’une pièce de Savinien se heurta plus d’une fois aux procédés d’éducation de ce fouettard sorbonique. L’élève semble avoir gardé au maître une terrible rancune des quelques années qu’il passa sous sa férule : la vengeance de Cyrano devait s’intituler Le Pédant Joué, comédie où Grangier, mis en scène presque nommément, est drapé de la belle manière.
Ses études achevées, vers l’âge de dix-huit ans, Savinien mena la vie joyeuse des garçons de son âge. Nous croyons pourtant que ses biographes ont exagéré en avançant qu’abandonné à lui-même, il se livra aux écarts d’un effréné libertinage. D’abord il n’était pas abandonné des siens puisque son père, ayant vendu Mauvières et Bergerac l’année d’avant, devait être revenu à Paris en 1637. Par ailleurs Savinien ne manquait point de parents pour veiller sur sa conduite. N’avait-il pas son oncle, Samuel de Cyrano, trésorier des aumônes à l’Hôtel Dieu ; et son oncle Pierre, sur l’état de qui nous manquons de documents, mais que nous savons avoir été paroissien de Saint-Germain-l’Auxerrois ; et sa tante Anne, épouse de Jacques Stoppar, trésorier des aumônes royales ; et sa tante Catherine, enfin, qui, plus tard, sera prieure des Filles de la Croix ? L’abandon de Cyrano à Paris est encore une de ces hypothèses échafaudées sur sa prétendue origine gasconne et l’éloignement de la ville de Bergerac. Lebret a écrit simplement ceci dans la notice qu’il consacra à son ami en publiant ses œuvres : « Cet âge où la nature se corrompt plus aisément et la grande liberté qu’il avoit de ne faire que ce que bon lui sembloit, le portèrent sur un dangereux penchant où j’ose dire que je l’arrestay ». Mais Lebret ne dit pas quel était ce penchant. Les femmes ? Cyrano était un chaste, ou du moins un timide en amour et sa remarquable laideur ne devait pas peu contribuer à lui inspirer « cette grande retenue auprès du beau sexe » dont Lebret lui fait un mérite. Le vin ? Cyrano était d’une exemplaire sobriété dans le manger et dans le boire ; même il tenait le vin pour « un poison comparable à l’arsenic ». Les coups ? Lebret témoigne que le talent d’escrimeur de Cyrano qui lui valut une si grande réputation, ne s’exerça jamais qu’en qualité de second, car « il n’eut jamais une querelle de son chef ». Tous ces traits, on en conviendra, ne peignent guère un débauché. Peut-être Cyrano fut-il un prodigue. Il afficha jusqu’au tombeau un souverain mépris de l’argent. Encore ce grief de prodigalité n’est-il, de notre part, qu’une conjecture.
Quoi qu’il en soit, les déportements du jeune homme (si déportements il y eut) furent de courte durée, puisque Lebret, que ses parents destinaient à la carrière des armes, déterminait Cyrano à s’engager en même temps que lui dans les gardes-nobles du capitaine Carbon de Castel-Geloux.
Carbon comptait dans sa compagnie presque autant de gascons que de soldats. Parmi ces raffinés d’honneur, qui la plupart n’avaient pour biens qu’une épée solide et un nom sonore, Cyrano se fit, de prime-saut, un renom par son adresse, par son esprit, par sa bravoure. Celle-ci allait avoir l’occasion de s’affirmer au service du Roi.
C’était l’époque (1639) où la France, intervenant après le traité de Prague qui clôturait la période suédoise de la guerre de Trente ans, avait à la fois sur les bras l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie. La compagnie Carbon fut désignée pour être de la petite armée opposée en Champagne à l’effort allemand. Enfermée dans Monzou où elle subit un rigoureux blocus, elle ne se ravitaillait que par des sorties répétées. A l’une, Cyrano reçut une balle de mousquet au travers du corps. Il était à peine rétabli quand la place fut débloquée par le maréchal de Châtillon. Cependant il rejoignait l’année suivante au siège d’Arras, où nous tenions les Espagnols. Dans l’intervalle, il avait permuté, des gardes-nobles aux gendarmes de Conti.