Cyrano n’était pas de ceux qu’une première blessure barde de prudence. Avant la fin du siège, il était frappé à la gorge d’un coup d’épée dont il se ressentit toute sa vie.
« Les incommodités que lui laissèrent ces deux grandes plaies (dit Lebret) et le peu d’espérance qu’il avoit d’avancer », faute d’un patron influent, le firent renoncer au métier des armes pour se consacrer tout entier à l’étude. Il avait vingt-deux ans.
C’est alors que, rentré au bercail, il compléta son instruction en suivant les leçons privées que professait Gassendi, récemment établi à Paris chez son ami François Luillier, maître des requêtes. Gassendi avait pour élèves : Chapelle, fils naturel de Luillier ; Jean-Baptiste Poquelin, le futur Molière ; Bernier, Hesnaut et La Mothe Le Vayer. Cyrano compléta la demi-douzaine…
Combien de temps durèrent ces leçons ? Il n’est guère possible de le savoir au juste. Pas plus qu’il n’est possible de classer désormais sous des dates précises la plupart des faits et gestes de Cyrano jusqu’à la veille, presque, de sa mort.
Quelques-uns prétendent qu’il voyagea en Angleterre, en Italie, en Pologne, fondant leur assertion sur certains passages de ses œuvres où il semble en effet se désigner comme ayant visité ces pays. Mais rien n’est moins prouvé. Car si l’on admet qu’il est lui-même ce philosophe des États et Empires de la Lune, lequel parle de « sa traversée de France en Angleterre », doit-on admettre également qu’il alla au Canada, parce qu’il raconte (même ouvrage) son arrivée aérienne dans la Nouvelle-France, sur une ceinture de « phioles pleines de rosée » ? Et si l’on tient pour sérieux le récit de son séjour à Rome et de son embarquement à Civita-Vecchia, doit-on prendre de même au pied de la lettre ces lignes de l’Histoire de la République du Soleil où il dit avoir retrouvé en Pologne sa boîte aérostatique ? Il est bien malaisé, dans tout cela, de départager entre la fiction et la réalité. Toute la période de l’existence de Cyrano qui va de 1642 à 1648 est en vérité fort obscure et nous n’avons pour jalonner notre route que quelques anecdotes assez décousues.
L’une, rapportée par Lebret, est la lutte homérique qu’il soutint seul, un soir, l’épée au poing, contre cent coupe-jarrets apostés qui guettaient le poète Linières à la porte de Nesles ; Linières, prévenu, n’osait point retourner coucher à son domicile : « Prends une lanterne et marche derrière moi, dit Cyrano à son ami. Je veux t’aider moi-même à faire ta couverture. » Le lendemain matin, on relevait au lieu dit sept blessés et deux morts ; les quatre-vingt-onze autres chenapans avaient fui devant ce « démon de la bravoure ».
Une autre historiette, moins héroïque et peut-être inventée, est le combat de Cyrano contre le singe de Brioché, montreur de marionnettes, près du Pont-Neuf. Ce singe, appelé Fagotin, était « grand comme un petit homme et gros comme un pâté d’Amiens ». Son maître qui se servait de lui pour ses parades, l’avait affublé « d’une fraise à la Scaramouche, revêtu d’un pourpoint à six basques et d’un baudrier où pendait une lame sans pointe ». Pour justifier cette inoffensive colichemarde, il lui avait enseigné l’escrime et Fagotin déguisé, en bretteur, imitait sans le savoir Cyrano. On se figure la joie des laquais massés devant les tréteaux de Brioché quand, d’aventure, ils aperçurent un jour Cyrano dans la foule, le modèle près de la copie. Savinien n’était pas très endurant. Aux premiers lazzis de cette populace, il met flamberge au vent ; les laquais dégaînent aussi (la valetaille portait encore l’épée). Notre héros, à qui cent spadassins ne pesaient guère, n’eut pas gros mérite à mettre en déroute cette racaille. Mais le malheur voulut que Fagotin, qui prenait cela pour un jeu, se campât en garde devant Cyrano et que Cyrano prît Fagotin pour un laquais plus brave que les autres. D’un coup d’estoc il vous l’embrocha net. D’où procès, que Cyrano gagna, dit-on, tant sa bonne foi sauta aux yeux des juges.
Tel est du moins le récit, très enjolivé, d’un contemporain, récit publié après la mort de Cyrano. Le même factum contient un portrait en pied, à la plume, qui ne correspond guère aux portraits au burin que nous ont laissés les graveurs :
Bergerac n’estoit ni de la nature des Lapons ny de celle des géans. Sa tête paraissoit presque veuve de cheveux : on les eût comptez de dix pas. Ses yeux se perdoient dans ses sourcils ; son nez, large par la tige et recourbé, représentoit celuy de ces babillards jaunes et verds qu’on apporte d’Amérique. Ses jambes brouillées avec sa chair figuroient des fuseaux. Son œsophage pagotoit un peu. Son estomach étoit une copie de la bedaine ésopique. Il n’est pas vray que notre auteur fut malpropre ; mais il est vray que ses souliers aimoient fort madame la boue ; ils ne se quittoient presque point…
Nous connaissons encore, par les Lettres satiriques de Cyrano, ses querelles avec Scarron, Beaulieu, Loret, avec le comédien Montfleury, auquel il interdit (s’il en faut croire le Ménagiana) de paraître sur la scène un mois durant, l’invectivant du milieu du parterre et défiant collectivement les spectateurs qui faisaient mine de s’interposer.