Nous n’ignorons pas qu’il sut se faire, malgré tant d’ennemis, des amitiés précieuses : Longueville-Gontier, conseiller au Parlement ; Gilles Filleau des Billettes, l’érudit ; Adrien de la Morlière, le chanoine généalogiste ; Michel de Marolles, abbé de Villeloin ; Jacques Rohault, le mathématicien philosophe ; Tristan L’hermite, le duelliste, et Le Royer de Prades, l’historien… Sans parler de ses anciens compagnons d’armes : Cavoye, Brissailles, Saint-Gilles, Châteaufort, Brienne, Cuigny, Bourgogne, bien d’autres encore dont il serait fastidieux d’énumérer les noms. Mais nous ignorons où, quand, comment, il les connut.
De façon plus sûre nous savons que Cyrano était à Paris en 1648, puisqu’il écrivait, à cette date, une préface pour le Jugement de Paris de Dassoucy, ami d’aujourd’hui, ennemi de demain. Nous savons aussi qu’il prit parti dans la Fronde, d’abord contre, ensuite pour Mazarin.
Lebret nous apprend que MM. de Bourgogne et de Cuigny, témoins de l’exploit de Cyrano à la porte de Nesles, ayant narré l’aventure au maréchal de Gassion, celui-ci s’était offert pour prendre à sa solde un homme si valeureux. Mais Bergerac était trop orgueilleux pour accepter une domesticité même dorée. Il préférait « ses grandes libertés de sentiments et de paroles en sa qualité d’esprit fort », comme dit La Monnoye. Il avait donc décliné l’offre, encore que celle-ci n’eût rien que d’honorable à une époque où tous les hommes de lettres vivaient plus ou moins, de leurs dédicaces, aux crocs de quelque grand seigneur.
Cependant, assagi par les ans, assoupli peut-être par la misère, Cyrano devait se résoudre à subir le collier. En 1653 il se donnait au duc d’Arpajon qui le logeait en qualité de secrétaire dans son hôtel de la rue des Archives, au Marais, près du couvent de la Merci. Savinien jusque-là avait habité, croit-on, dans le faubourg Saint-Jacques.
Mais il était écrit que Cyrano ne vivrait jamais tranquille. Il avait déjà indisposé son Mécène par le succès de scandale de son Agrippine, quand, un soir de juillet 1654, rentrant au Marais, il reçut sur le crâne une poutre qui faillit le tuer du coup. Crime ou accident ? On n’a jamais su. Et tous les doutes sont permis en présence du silence mystérieux des biographes, en présence aussi de l’attitude de M. d’Arpajon qui s’empressa de mettre son « client » à la porte.
Cyrano malade, mourant, dut accepter l’hospitalité généreuse que lui offrait un ami de Le Bret, M. Tanneguy des Bois-Clairs, conseiller du Roi. Savinien languit pendant quatorze mois sans pouvoir se rétablir, quotidiennement chapitré par trois pieuses femmes qui avaient conspiré de réconcilier avec le ciel un libertin philosophe : l’une d’elles était cette tante dont il fut question plus haut, Catherine de Cyrano, en religion sœur Saint-Hyacinthe, prieure des Filles de la Croix.
Enfin, au mois de septembre 1655, Bergerac, se sentant perdu, voulut être porté à la campagne, chez son cousin, Pierre Cyrano, fils de Samuel. Il mourut cinq jours plus tard, âgé de trente-six ans et demi, laissant aux Filles de la Croix neuf cents livres, pour une messe hebdomadaire, à perpétuité. Par reconnaissance, ces dominicaines réclamèrent le corps de l’écrivain qui fut inhumé dans la chapelle même de leur couvent.
Ce couvent existe encore au numéro 92 de la rue de Charonne. Les cendres de Cyrano de Bergerac y reposent donc, à moins qu’elles n’aient été jetées au vent sous la Terreur, alors que l’église était transformée en dépôt de charbon.
Nous ne saurions, au sujet des seules Lettres d’Amour entreprendre une étude, même succincte, des Œuvres complètes de Cyrano. Nous devons dire pourtant quelques mots de son style et chercher le pourquoi de son écriture bizarre.