Afféterie des termes, mythologie tortillée, raffinements burlesques, esprit de mauvais aloi, abus des concetti et des pointes, voilà ce qui frappe dès l’abord chez Cyrano. Mais ces défauts de plume étaient ceux de tous les épistolaires admirés de son temps, Balzac et Voiture en tête. L’Hôtel de Rambouillet donnait le ton à la société polie quand notre auteur naquit aux lettres ; et, lorsqu’il mourut, les samedis de Mlle de Scudéry étaient en pleine vogue. Nul ne trouvait encore les précieuses ridicules. Alors que les Corneille, les Saint-Evremont, les Larochefoucauld, les Ménage, les Chapelain, les Sarrasin raffolaient de la pointe, comment un nouveau venu dans la littérature aurait-il échappé à cette espèce d’épidémie qui frappait les amoureux de bel esprit ?

La pointe telle que la cultiva le XVIIe siècle était une manière de calembour honteux, équivoquant non sur des sons, mais sur les sens multiples de certains mots. Le fin du fin consistait à bien placer les équivoques. Cyrano se conformait à la mode des ruelles en faisant, quelque part, agenouiller le brin de thym devant la tulipe « à cause qu’elle porte un calice » ; en plaçant, dans les Enfers, Lucain, que Néron fit tuer par jalousie de poète, à côté de petits enfants « que les vers ont fait mourir » ; et Raymond Lulle, l’alchimiste fameux « qui juroit d’avoir rendu l’or potable », en compagnie d’ivrognes « qui avoient fait la même chose », buvant leurs écus. Tout cela est assurément d’un goût lamentable ; mais c’était le goût du jour. Et si Bergerac force parfois la note, c’est qu’il vise en outre au burlesque et recherche l’effet comique.

Par où, en revanche, Cyrano se distingue de la plupart des précieux de son temps, c’est par son procédé de recherche. Et l’on ne découvrirait peut-être pas la source secrète où s’abreuva sa verve, si l’on oubliait qu’il fut, un moment, l’élève de Gassendi. Sans doute lui-même eût été bien en peine d’anatomiser comment, du naturalisme scientifique de son professeur, il tira son naturalisme à lui, disciple excentrique. Les auteurs novices, ou qui s’essaient dans un genre nouveau, n’ont pas le loisir d’analyser leur propre mentalité ni de décrire la spécialité de leur état d’âme. Mais si les compositions de Cyrano, précurseur de nos humoristes familiers, ne nous exposent ni sa méthode littéraire ni ses disciplines philosophiques, il n’en demeure pas moins très visible que la doctrine gassendiste a réglé et dominé sa fantaisie.

Les gassendistes, qui se réclamaient d’Épicure, prisaient fort, avec les épicuriens, la qualité irréductible des sensations, la saveur de ce qui est individuel, la physionomie pittoresque de la chose vue, le charme, saisi sur le vif, d’une rencontre inopinée. Tandis que les cartésiens, tournés vers l’étude abstraite des phénomènes moraux, estimaient trop bas les objets sensibles et repoussaient comme indignes du penseur et du styliste les vils accidents de la substance-matière, les gassendistes professaient une curiosité naturaliste toujours en éveil, et quêtaient perpétuellement la sensation neuve.

Chez un gassendiste savant, le devoir de curiosité, enseigné par le maître, s’aiguillera vers la découverte des lois mécaniques de l’univers. Chez un imaginatif, comme Cyrano, cette curiosité se traduira par la recherche inconsciente ou réfléchie de l’inédit littéraire, par la haine du plagiat, par le mépris du déjà lu ; Cyrano sera le chasseur d’images si bien crayonné depuis par M. Jules Renard : « Ses yeux servent de filets où les images s’emprisonnent d’elles-mêmes… » Et notre auteur burlesque trouvera dans ce mariage du concret et de l’abstrait, de l’image réaliste et de l’équivoque morale, les meilleures bouffonneries de son style pointu.

Lorsque Cyrano écrit à une dame : « Encore si vous n’aviez mon cœur, j’aurois le cœur de me défendre ; mais j’ai fait, par ce présent, que je n’oserois pas même me fier à vous, à cause que vous avez le cœur double… », c’est comme s’il écrivait : « Je vous ai donné mon cœur ; je n’en ai plus et vous en avez deux ; on ne peut se fier à un cœur double ». Il équivoque, c’est convenu, sur le sens de duplicité inclus dans le mot double. Mais il n’arrive à cette équivoque qu’en posant comme prémisse une absurdité physique : vous avez deux cœurs. Et cette recherche, intentionnelle quoique irrationnelle, de l’aspect physique d’une situation morale, fait l’originalité de sa pointe.

Lorsqu’il dit à une autre : « Dois-je pleurer, dois-je écrire, dois-je mourir ? Il vaut mieux que j’écrive ; mon cornet me prêtera plus d’encre que mes yeux ne me fourniront de larmes… », c’est encore par une contingence physique, hors du champ de l’attention de son lecteur, qu’il provoque ce dernier à sourire. Pointe burlesque par réalisme, phrase relevée par l’épice imprévue d’une trivialité préméditée.

Le burlesque de Cyrano ne serait ni meilleur ni pire que celui de Sorel, de Dassoucy ou de Scarron, si l’on n’y retrouvait ce constant scrupule d’observation qui rend parfois ses comparaisons ingénieuses et jolies. C’est ainsi qu’avant le « chemin qui marche » de Pascal, il voit un aqueduc comme « un os dont la moelle chemine » ; avant l’« obélisque vert » de Flaubert, il voit le cyprès comme « une pique allumée à la flamme verte » ; le lys, sur quoi furent débitées tant de fadeurs, lui apparaît tel un « géant de lait caillé », et les nuages lui semblent de « grands arrosoirs » qui se promènent au ciel.

Qu’on n’aille pas conclure que Cyrano fut un descriptif à outrance. Tout au contraire, il est sobre, presque sec, dans ses descriptions. Et s’il s’efforce de peindre d’après nature, quand ses contemporains ne peignent que « de chic » ou d’après l’antique, c’est toujours par petites touches qu’il procède, fichant çà et là ses impressions, comme on pique des fleurs sur un tapis de mousse.

Au résumé, Bergerac ouvrit le premier la veine que devaient exploiter longtemps après lui tant de nos écrivains modernes. Mort jeune, il ne pouvait qu’être incompris des classiques de son temps qui le regardaient un peu comme un fou, à cause de ses allures extérieures de bravo littéraire. Ce n’était qu’un amant de la douce nature, né dans la peau rude d’un « réfractaire ».