—Il faut quand même que je retourne voir à l'écurie.

—Mais tu n'as donc pas peur, comme ça toute seule dans l'obscurité! objecta la timide Eleken.

—Je ne m'y fie pas; ces pauvres bêtes n'ont pas eu à manger, pour sûr, gémit Sefietje, presque en larmes.

Elle alluma une petite lanterne à huile et disparut dans le noir du jardin. En approchant de l'écurie elle entendit les chevaux s'agiter et le bruit de chaîne de leur licol; et dès qu'elle eût ouvert la porte, hennissements et piaffements l'accueillirent. Ils bouleversaient leur litière et leurs beaux grands yeux anxieux étaient tous tournés vers la lumière que Sefietje portait à la main.

—Guust, es-tu là! cria-t-elle, s'avançant vers l'échelle de la soupente.

Pas de réponse.

Guust—autrement dit le «Poulet Froid»—avait l'ordre d'être rentré au plus tard à neuf heures et demie. C'était une consigne formelle donnée par M. de Beule et que le «Poulet Froid» ne se serait jamais risqué à enfreindre. A présent il était dix heures—Sefietje les entendit avec horreur, ces dix coups, tomber, lents et lugubres, du clocher de l'église—et le «Poulet Froid» n'avait pas rejoint son poste. «Guust, es-tu là?» demanda-t-elle encore une fois. Mais, de réponse, pas davantage. Sefietje, grimpant à l'échelle et passant la tête par la trappe, put constater que le galetas était vide et le lit point défait. Le «Poulet Froid» n'avait donc pas paru, plus aucun doute; et il n'était pas venu donner l'avoine aux chevaux. Aux yeux de Sefietje, ce manquement renversait tout; au point qu'elle se mit à sangloter, comme brisée de douleur, en descendant avec sa lanterne l'échelle de la soupente.

Elle alla au coffre à avoine et, cette fois, remplit bien la mesure. Elle n'hésita pas non plus à donner toute une botte de foin à chacun des chevaux. Les bêtes mangeaient: on entendait un bruit sourd et continu, comme de meules qui broient. Et Sefietje hésitait, avec un gros soupir. Elle craignait de mal faire. Tout de même, elle remplit un seau à la pompe et le hissa jusqu'aux auges. C'était presque au-dessus de ses forces. L'eau ruisselait et lui mouillait les pieds. Deux des chevaux burent avec avidité; les autres ne s'arrêtèrent pas de manger. En buvant ils aspiraient le liquide comme une pompe: on voyait le niveau baisser. Les autres n'y trempaient qu'un moment le naseau, comme si cette eau les dégoûtait. Inconsolée, Sefietje ferma la porte de l'écurie et retourna à la maison.

V

De toute la nuit, elle ne put dormir. La tragédie des chevaux la hantait ainsi qu'un cauchemar. Que s'était-il passé? Qu'allait-il se passer demain? A cinq heures du matin Sefietje était sur pieds. C'était l'heure où le «Poulet Froid» devait donner aux chevaux leur ration du matin. Qui sait? Il était peut-être rentré tard dans la nuit. Frissonnante dans l'air froid, un fichu jeté en hâte sur la tête et les épaules, Sefietje retourna vers l'écurie.